Par Christophe Cailleaux et Amélie Hart, enseignant·es et militant·es.
Le club de Mediapart, 30 août 2026
https://blogs.mediapart.fr/amelie-hart/blog/300826/ia-et-ecole-resister-la-fuite-en-avant
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Alors que les discours politiques, médiatiques et économiques dominants tendent à présenter les IA génératives comme une fatalité voire une nécessité, il faut, pour mettre l’enseignement au service de l’émancipation, non pas inculquer la résignation, mais encourager à imaginer d’autres présents et futurs possibles sur une planète vivable.
Pas un seul jour sans une annonce politique, sans une promesse entrepreneuriale, sans une publicité pour un nouveau produit technologique (peut-on encore dissocier tout cela ?) allant dans ce même sens : l’IA est une révolution, une rupture, un formidable outil qu’il convient seulement d’apprendre à utiliser à bon escient, en particulier parce qu’il va nous faire gagner du temps. Ces discours relèvent d’une puissante idéologie de l’adaptation au monde tel qu’il va (à l’image du discours de l’adaptation au dérèglement climatique – qui n’envisage pas la nécessité de mesures d’atténuation, de lutte contre ce qui le produit). Ainsi, parmi mille autres exemples, trouve-t-on dans le dossier de presse de rentrée du Ministre de l’Éducation nationale E. Geffray consécutivement (et dans cet ordre) une rubrique « L’IA à l’école : préparer nos élèves à une rupture majeure » et « L’adaptation aux conséquences du changement climatique ».
L’enjeu, à l’heure de tous les dépassements des limites planétaires, en revenant auprès de nos collègues et de nos élèves après cet été de sécheresse et de canicule, n’est pourtant pas de célébrer tous les moyens qui nous permettent de foncer plus vite dans le mur.
L’accélération comme injonction
Quand l’actuel Ministre de l’Éducation E. Geffray multiplie les annonces autour de l’IA1, il ne fait que s’inscrire dans les pas de tous ses prédécesseurs depuis 2017. Dès les premières semaines de son entrée en fonction à l’hiver 2025, la ministre de l’Éducation nationale Elisabeth Borne était formelle : « l’IA va permettre aux enseignants, en leur libérant du temps, de mieux prendre en compte les besoins de chaque élève2 ». Elle avait pourtant avoué, en prenant la suite d’Anne Genetet « ne pas être spécialiste »3 des sujets éducatifs. Nul besoin cependant d’être versée dans les politiques éducatives pour répéter ce que serinent études, mémos ou dossiers de presse de toutes sortes d’organismes à toutes les échelles, et que résume ainsi un rapport de l’IGÉSR4 : « l’IA comme assistant pour les enseignants, [permet] un gain de temps sur les tâches à faible valeur ajoutée […] et sur le suivi différencié des élèves »5. Quelle(s) source(s) scientifique(s) permettent une telle affirmation ? Ce n’est précisé nulle part – par manque de temps, sans doute.
Les inspecteurs généraux qui rédigent ce document ne sont pas les premiers à mettre en avant les supposés gains de productivité reposant sur la distinction entre des tâches qui mériteraient qu’on y consacre du temps, et d’autres que l’on pourrait, que l’on devrait automatiser.
Le ministre Jean-Michel Blanquer avait lui-même osé, en novembre 2018, en pleine mobilisation contre ses réformes du lycée, du baccalauréat, et de l’accès à l’enseignement supérieur (Parcoursup), se présenter comme le « Victor Schoelcher » des enseignant·es. Alors invité aux « Assises de l’IA pour l’éducation » organisées par un secteur de l’Edtech bénéficiaire de millions d’argent public, J.-.M. Blanquer, un des plus impopulaires personnages à ce poste, se présentait comme celui qui allait « libérer » les professeur·es (de la correction des copies) ! Celui qui, depuis son arrivée en 2017, ne faisait qu’empiler les réformes saccageant les conditions de travail de tous les personnels (sans aucune revalorisation bien entendu) avait le culot de se présenter comme un héros (dans un imaginaire colonialiste, bien entendu). Parce qu’il était convaincu d’être du côté du progrès, du côté de l’avenir, du côté de l’IA et de son monde.
Une course en avant délétère
Insister sur la tâche de la correction des copies était cependant habile. Ce geste professionnel a perdu de son sens aux yeux de beaucoup. Dans un système éducatif piloté par l’obsession évaluative6 (et plus encore avec la politique éducative menée depuis 2017 !), quand les programmes sont surchargés et volontiers ineptes, quand les effectifs augmentent dans les classes, quand les conditions concrètes de travail et d’apprentissage sont dégradées, quand les élèves les plus éloigné·es de l’école produisent des devoirs comme les OS produisent des pièces à l’usine, il faut bien de la détermination pour préserver un sens à l’acte de correction. Geste professionnel aliéné et aliénant, il aboutit au désir d’en être débarrassé, ainsi d’être dépossédé d’une dimension fondamentale de son métier, une aliénation couronnant l’aliénation.
Et du point de vue des élèves, quel sens ont encore les travaux scolaires ? S’agit-il de s’approprier des savoirs et des savoir-faire afin de s’émanciper, ou de se limiter à livrer un produit permettant de trouver sa place dans la compétition scolaire ? Quoi de plus logique alors que le recours à une IA générative qui, précisément, produit quelque chose ? Quoi de plus logique que d’utiliser cette machine qui prétend faire gagner du temps alors qu’elle aboutit avant tout à court-circuiter, déqualifier, voire annihiler les apprentissages7 ?
L’imposition de l’IA dans l’école est bien le visage le plus récent des politiques de soumission du système éducatif au productivisme : produire toujours plus de cours, plus de devoirs, plus de notes, plus de contrôles dans tous les sens du terme. Produire, extraire, capter des données pour « piloter » le système – tout se pilote aujourd’hui dans l’Éducation nationale : la pédagogie, la formation continue, le budget, la santé mentale, le « climat scolaire ». Les IA, qui nous sont vendues comme des ruptures, sont en parfaite continuité avec la soumission de l’école à l’ordre capitaliste. Pourquoi diminuer les effectifs des classes, si les IA permettent de personnaliser l’enseignement auprès de 50 élèves simultanément, à toute heure du jour ou de la nuit ? Pourquoi repenser des programmes qui aient du sens, si les IA génèrent des programmes individualisés ? Pourquoi entreprendre les travaux nécessaires sur les bâtiments scolaires face aux canicules, alors que les IA peuvent faciliter un retour massif au distanciel ? Promues et vendues comme des formes de libération, les IA ne font qu’accentuer tous les maux de l’école (et de la société), elles participent à accentuer les aliénations qui les rendent désirables. Elles servent au final le projet d’une école intégralement capitaliste, sapant jusqu’à l’absurde la condition sine qua non de toute éducation : le désir et la capacité à apprendre.
Refuser de gagner du temps
Nous n’avons aucune envie de gagner du temps sur des tâches dont d’autres ont décidé à notre place qu’elles étaient à faible valeur ajoutée pour mieux nous en déposséder. Nous voulons prendre le temps de penser nos cours, les activités proposées aux élèves, nous voulons le temps et les moyens de mettre en œuvre en classe des enseignements qui aient du sens. Nous n’avons pas besoin de gagner du temps sur nos corrections de copies. Nous avons besoin de classes moins chargées, de sortir de de l’évaluation permanente alourdie par le poids du contrôle continu, si cher à J.-M. Blanquer comme à ses successeurs – et qui menace aujourd’hui de se développer au collège avec la réforme du brevet.
L’élève qui prépare un travail le fait en sachant qu’il ou elle sera lu·e, écouté·e par son enseignant·e et par d’autres élèves. Réciproquement, quand nous évaluons son travail, nous apprécions les efforts d’un individu à qui nos annotations, nos remarques sont destinées. Le temps pris par cette tâche est celui de la nécessaire relation humaine : toute évaluation, si elle a une autre ambition que de produire une note, un classement et in fine un tri, est un dialogue entre humains. L’imposition d’IA dans ce processus est une forme de déshumanisation de l’enseignement, se traduisant d’ores et déjà par cette impasse grotesque : des élèves faisant produire par des machines des devoirs corrigés par d’autres machines.
Enseigner la possibilité d’une décélération
A l’inverse de ces injonctions à l’accélération intrinsèquement liées à l’imposition des IA dans nos écoles, dans nos métiers et dans nos vies, il serait bien plus raisonnable et humain d’enseigner la décélération.
Là où les IA génératives ne sont qu’incitation permanente à gagner du temps, nous voulons multiplier les pas de côté nous permettant de ralentir, démontrant aux élèves la nécessité de prendre son temps pour découvrir, travailler, apprendre. Là où cette trajectoire technologique est sans cesse présentée comme une fatalité, comme un processus quasi naturel, nous voulons rappeler l’impératif démocratique d’une discussion des choix techniques. Là où les IA génératives sont promues comme de simples outils neutres, qui auraient des « avantages et des faiblesses » et de « justes usages »8, nous voulons souligner qu’elles sont entre les mains de puissances économiques et politiques ennemies de tous les principes, valeurs et droits humains qu’il nous faut défendre, fondées sur le pillage des œuvres humaines, sur le vol massif des données, sur l’exploitation de millions de travailleurs·euses du clic. Là où nous sommes convié·es à présenter les défis des IA, nous voulons enseigner leur coût environnemental réel, leur participation à l’extractivisme, à la consommation d’eau (y compris potable), aux émissions de gaz à effet de serre9, bref, nous voulons rappeler qu’elles participent à rendre la planète inhabitable10.
S’il faut décréter une urgence en la matière, c’est de préserver notre capacité à apprendre, à enseigner, à vivre sans les IA, avant d’en devenir dépendant·es, comme nous le sommes d’un système technique reposant sur les énergies fossiles11. L’enseignement émancipateur que nous sommes nombreux et nombreuses à défendre, de la maternelle à l’université, ne doit pas inculquer la résignation, mais au contraire encourager à imaginer d’autres présents et futurs possibles sur une planète vivable12.
1 Entretien avec Édouard Geffrey mené par Gurvan Le Guellec, Le Nouvel Obs, 27 aout 2026 [ https://www.nouvelobs.com/societe/20260827.OBS117699/edouard-geffray-si-vous-avez-300-mots-de-vocabulaire-vous-serez-le-jouet-de-l-ia-avec-4-000-l-ia-sera-votre-jouet.html]
2 Entretien avec Élisabeth Borne : « Les élèves de 4e et de 2nde auront une formation en ligne à l’IA », Ouest France, 6 février 2025.
3 Charlotte Arce, « Élisabeth Borne se dit « pas spécialiste » de l’éducation, ces syndicats y voient « mépris et désinvolture », Huffpost, 6 janvier 2025. https://www.huffingtonpost.fr/life/article/elisabeth-borne-se-dit-pas-specialiste-de-l-education-ces-syndicats-y-voient-mepris-et-desinvolture_244433.html
4 L’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche est un service interministériel qui exerce des missions d’inspection, de contrôle, d’audit, d’enquête, d’évaluation et de conseil.
5 IGESR, L’intelligence artificielle dans les établissements scolaires sur le plan administratif et scolaire, Mai 2025
6 Bernard Lahire, Savoir ou périr, Seuil, 2025.
7 Parmi les nombreux articles accumulant les preuves de corrélation fortes entre usage des IA en contexte éducatif et dépossession cognitive, on peut lire Grace Liu et alii, « AI Assistance Reduces Persistence and Hurts Independent Performance », 2026 https://arxiv.org/abs/2604.04721v4.
8 Dossier de presse de rentrée du MEN. https://www.education.gouv.fr/annee-scolaire-2026-2027-dossier-de-presentation-505492
9 Voir par exemple Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa, « Intelligence artificielle : le vrai coût environnemental de la course à l’IA », 2 septembre 2025 https://bonpote.com/intelligence-artificielle-le-vrai-cout-environnemental-de-la-course-a-lia/
10 Voir Amélie Hart et Christophe Cailleaux, « « S’adapter à un monde invivable n’est pas une option ». Sur l’IA et l’enseignement », 8 mai 2025. https://academia.hypotheses.org/62113
11 Appel du 18 juin 2026, « Pour un label Sans-IAg dans l’enseignement, la culture, le journalisme et les entreprises. » https://atecopol.hypotheses.org/15536
12 Manifeste « Face à l’IA générative, l’objection de conscience », 30 novembre 2025. https://atecopol.hypotheses.org/13082
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