Menu Fermer

IA : « Nous condamnons un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie »

  Tribune, 19.06.26

https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/18/ia-nous-condamnons-un-projet-de-societe-fonde-sur-la-marginalisation-de-l-etre-humain-et-la-destruction-de-notre-milieu-de-vie_6704505_3232.html

Un collectif rassemblant des écrivains, des élus, ainsi que des scientifiques, dont le sénateur Alexandre Basquin, les écrivains Annie Ernaux et Abel Quentin, dénonce, dans une tribune au « Monde », le développement effréné des mégacentres de données et appelle au boycott des intelligences artificielles génératives « grand public ».

Du 12 au 19 juin, Lille accueille un sommet européen, puis un festival sur l’intelligence artificielle (IA), quelques jours après l’annonce, le 1er juin, de la construction en France de centres de données géants. Les sommets se succèdent, sans que les citoyens soient consultés sur les choix stratégiques qui engagent le futur et façonnent le visage de nos sociétés. L’intelligence artificielle générative bâtie sur des grands modèles de langage, type GPT, se répand à une vitesse fulgurante. L’inondation du moindre interstice de nos vies par cette technologie serait notre seul horizon. Participer à une course aveugle, notre seule option pour protéger notre souveraineté. Ce récit est désastreux. Il minimise systématiquement les coûts à moyen et à long terme de cette technologie, occultés par les gains immédiats qu’elle offre à ses utilisateurs. Ces coûts, pourtant, sont exorbitants.

La frénésie autour de l’IA générative acte un renoncement clair dans la grande bataille de notre siècle : celle que nous devons mener pour l’écologie. Alors que l’empreinte carbone du secteur s’aggrave de façon alarmante, les milliards d’euros investis dans la construction de data centers sont un appel à la démobilisation générale. Le constat vaut pour tous les pays, même ceux dont l’électricité est largement décarbonée : les centres de données y captent l’électricité verte au détriment d’autres secteurs, retardant leur nécessaire décarbonation.

Leur essor fait peser le risque de conflits d’usage, au détriment des secteurs vitaux. Il accélère l’artificialisation des sols et encourage la course aux métaux critiques et terres rares, source de nombreux conflits présents et à venir. Les conséquences sur l’eau, elles aussi, sont gravissimes. L’Organisation des Nations unies, qui a déclaré la Terre en état de « faillite hydrique » en janvier, alerte que la consommation des centres de données prévue pour 2030 est de 9,3 milliards de litres, soit suffisamment pour répondre « aux besoins annuels minimaux en eau domestique de l’ensemble des 1,3 milliard d’habitants de l’Afrique subsaharienne pendant une année complète ». Le court-termisme, préjudiciable à notre maison commune, est un pari fatal, qui dégradera considérablement les conditions de vie sur Terre.

Adoption-répulsion

Sur le plan humain, les coûts cachés sont, là aussi, dramatiques. Le déploiement incontrôlé de l’IA générative introduit l’algorithme dans notre intimité. Les robots conversationnels menacent de remplacer l’interlocuteur et de prendre en charge l’élaboration de la pensée. Cette industrie vide de leur sens des millions d’emplois, menace d’en détruire des millions d’autres. Elle se nourrit de l’exploitation de travailleurs du clic, à Madagascar ou au Venezuela, soumis à des cadences infernales pour entraîner les modèles. Elle prospère grâce à un vol massif de données, d’articles et d’œuvres. Elle déverse sur les réseaux une bouillie d’images de synthèse et de deepfakes[vidéos ou enregistrements audio trompeurs].

Utilisés de façon intensive par la jeunesse, les robots affaibliront ses capacités cognitives et créeront de redoutables dépendances émotionnelles, déjà renseignées par la communauté scientifique. Une utilisation non aliénante existe : mais l’évolution des usages n’invite pas à l’optimisme. Les plus fragiles seront les premières victimes. Le précédent du marché de l’attention, programmé pour manipuler nos circuits neuronaux, peut nous servir d’avertissement. Face aux réseaux sociaux, la naïveté nous a fait perdre quinze ans, avant que nous comprenions que l’« éducation à l’outil » ne peut, seule, arracher la jeunesse aux machines.

Ces périls ne sont pas la préoccupation d’une minorité obscurantiste ou paranoïaque. Quand tant de responsables politiques sont hypnotisés par les promesses de ces robots, la population française exprime une vive inquiétude. L’adoption de cette technologie est certes massive, mais elle prend largement la forme d’une adoption-répulsion. Selon un sondage OpinionWay publié en mai, seuls 8 % des Français voudraient accélérer le déploiement de l’IA, tandis que 42 % voudraient le mettre en pause ou le ralentir fortement. La même défiance s’exprime outre-Atlantique : les sifflets adressés par des milliers de jeunes diplômés américains à l’ancien patron de Google [Eric Schmidt], le 15 mai, lors d’une cérémonie de remise de diplômes [à l’université d’Arizona], symbolisent le refus de citoyens de voir leur avenir confisqué par les pulsions mégalomanes et l’irresponsabilité de quelques-uns.

Le temps est venu, en effet, de siffler et d’interpeller. Nous refusons le projet inhumain d’un dialogue ininterrompu avec les machines. Nous condamnons un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie. Nous croyons que sont utopistes, hors-sol, irrationnels ceux qui imaginent pouvoir s’affranchir impunément des limites géophysiques de la planète. Nous croyons qu’il est urgent d’arbitrer entre les intelligences artificielles vouées à détruire les conditions d’une société libre et conviviale, et celles qui sont susceptibles, dans un cadre régulé, d’être au service des intérêts humains. D’utiliser notre puissance de calcul à bon escient, plutôt que de bâtir des futurs obsolètes. Rappelons-le : les progrès les plus spectaculaires dans la recherche médicale ne sont pas le fait des IA génératives « grand public », mais des IA configurées pour accomplir des tâches spécifiques.

La question de l’accès illimité à ces machines est posée. Des propositions existent : qu’il s’agisse du droit à l’intégrité de l’esprit humain, imaginé par le philosophe suisse Mark Hunyadi, d’un rationnement des ressources énergétiques allouées à l’IA générative, ou d’un droit à l’objection de conscience réclamé par un collectif de plus de 3 000 universitaires en novembre 2025. Sans attendre que le législateur bâtisse des digues, nous appelons au boycott de l’IA générative tous ceux qui ne sont pas contraints à l’utiliser. Nous croyons qu’il appartient à l’Europe, dont Albert Camus [1913-1960] écrivait qu’elle était « fille de la démesure », de se réconcilier avec la mesure, et de devenir un asile des libertés. Nous croyons que cette tâche immense lui est imposée par les événements.

Premiers signataires : Alexandre Basquin, sénateur (Parti communiste français) du Nord ; Enki Bilal, auteur et dessinateur de bande dessinée, scénariste et réalisateur ; Annie Ernaux, écrivaine, Prix Nobel de littérature ; Hervé Le Tellier, écrivain, Prix Goncourt 2020 ; Mohamed Mbougar Sarr, écrivain, Prix Goncourt 2021 ; Pierre Michon, écrivain ; Laure Miller, députée (Ensemble pour la République) de la Marne ; Marie Ndiaye, écrivaine, Prix Goncourt 2009 ; Françoise Nyssen, ancienne ministre de la culture ; Abel Quentin, écrivain ; Marc-André Selosse, biologiste. La liste complète des signataires est à retrouver ici.