
Sénat – Colloques et tables rondes
Par Laura Audemar
Ce mardi 16 juin, au Sénat, élus, experts et dirigeants appellent à préserver le courrier et la présence postale comme piliers du lien social et démocratique, à l’ère du tout-numérique.
Le numérique ne peut pas tout remplacer. C’est le message porté par les intervenants réunis au Sénat à l’occasion du colloque organisé par L’Hémicycle ce mardi 16 juin, à l’invitation de la sénatrice de l’Essonne Laure Darcos, vice-présidente de la commission de la culture et de la communication. Élus, institutionnels, experts et décideurs économiques ont défendu une même conviction : la dématérialisation ne doit pas conduire à l’effacement du lien humain, de la présence territoriale et des services publics essentiels.
« Garder ce lien nécessaire sur tous les territoires »
En ouvrant les débats, Laure Darcos a rappelé que la transformation engagée par La Poste face à la chute du courrier ne devait pas se faire au détriment de sa mission de proximité. « La Poste est un lien important et indéfectible. La mutation de La Poste a été remarquable quand on est passés au numérique », a-t-elle salué, tout en insistant sur la nécessité de « garder ce lien nécessaire sur tous les territoires ». Pour la sénatrice, les fractures territoriales se nourrissent aussi du recul des services publics. Dans de nombreuses communes, rappelle-t-elle, le bureau de poste ou le facteur demeurent parfois le dernier visage de l’État.
Le courrier, une infrastructure de confiance
L’ancien Premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, a replacé le débat dans une réflexion plus large sur les fondements de la démocratie : « Nous avons longtemps considéré que le progrès consistait à remplacer le papier par l’écran, le courrier par le message instantané, le document physique par la donnée numérique », explique-t-il. S’il reconnaît les gains considérables apportés par le numérique, Pierre Moscovici estime que celui-ci ne peut constituer une réponse unique. « Tout ce qui est techniquement possible n’est pas nécessairement souhaitable lorsqu’il s’agit de faire société. Car une société repose avant tout sur la confiance : dans les institutions, dans l’information, dans les échanges, dans la capacité de chacun à accéder à ses propres droits », justifie-t-il.
Selon lui, le courrier continue de garantir « l’égalité territoriale », « une forme de continuité du service public » et demeure particulièrement adapté pour transmettre « des informations sensibles : administratives, bancaires, médicales, électorales ».
Face aux cyberattaques et aux fraudes numériques, il souligne que « la matérialité redevient même un atout» et rappelle que « le document physique possède une valeur de preuve, de traçabilité, de sécurité, qui conserve aujourd’hui toute sa pertinence ». Son plaidoyer ne vise cependant pas à opposer les deux mondes : « Je ne crois pas qu’il faille opposer numérique et courrier, le virtuel et le réel. Le numérique apporte de la vitesse, le courrier apporte la stabilité », appuie-t-il.
Le facteur, premier maillon du lien social
La question du lien humain a traversé l’ensemble des échanges. Pour la députée de la Moselle, Isabelle Rauch, « le sujet, c’est le lien social ». Elle poursuit : « Comment continue-t-on à faire société ? À chaque fois qu’on s’éloigne du lien social physique, on s’éloigne aussi de la démocratie. »
L’élue rappelle que la fracture numérique ne se limite pas aux compétences informatiques : elle est aussi matérielle, liée à l’accès aux équipements, mais également psychologique avec « la peur de la cyberattaque, la peur de la perte de données ».
Même constat du côté des élus locaux. Rudy Frédéric Kazy, délégué général de l’Association des Élus de France, insiste sur le rôle quotidien des facteurs : « Les personnes âgées ont un lien avec les bureaux de poste, avec le facteur. » Les plus de 60 000 facteurs présents sur le territoire disposent d’« une connaissance du terrain » précieuse et participent directement à la lutte contre l’isolement. Dans un contexte où « 60,9 % d’illectronisme » touche encore une partie importante de la population, notamment les plus de 75 ans, cette présence devient essentielle pour éviter l’isolement.
Pour Rudy Frédéric Kazy, préserver ce réseau humain suppose également de préserver les moyens de La Poste. Il alerte ainsi sur la diminution annoncée des compensations versées par l’État dans le projet de loi de finances pour 2026 : « Nous demandons tout simplement que cette mission de service public (…) concernant l’aménagement et le développement du territoire soit véritablement conservée. »
Ce constat trouve un écho chez Xavier Carris, maire de Bullion, commune de 2 000 habitants. Dans sa commune, l’agence postale communale ne traite plus essentiellement que des colis, mais elle demeure un équipement indispensable. « Nous avons besoin de garder le lien social avec nos administrés », insiste-t-il. Pour accompagner les habitants face à la dématérialisation, la commune a également ouvert un point d’accueil numérique dans la médiathèque afin d’aider les personnes âgées, mais aussi les plus jeunes, dans leurs démarches administratives. Avant de lancer un appel aux parlementaires : : « Laissez-nous les moyens aux communes de maintenir ces services. »
Une économie du courrier fragilisée
Le directeur général adjoint du groupe La Poste, Philippe Dorge, a dressé un constat sans détour : le modèle économique du courrier est profondément bouleversé. « 18 milliards de lettres étaient distribuées en 2008. Aujourd’hui, c’est cinq milliards et en 2030, peut-être deux milliards et demi de lettres », illustre-t-il. Une évolution qui représente 500 millions d’euros de baisse de revenus chaque année pour le groupe, conséquence de décisions politiques « qui privilégient le monocanal numérique », ajoute-t-il.
Pour autant, Philippe Dorge refuse toute opposition de principe entre numérique et papier : « Je plaide la liberté de choix. Il ne s’agit pas d’opposer numérique et papier physique. » En effet, le dirigeant défend le maintien d’un droit pour chaque citoyen « de pouvoir recevoir encore un courrier quand on le souhaite pour des communications essentielles et importantes ». Il rappelle également que « ce qui fait fonctionner l’économie du courrier, ce ne sont plus les particuliers qui envoient mais qui reçoivent ». Les grands émetteurs – État, collectivités territoriales, banques, mutuelles, fournisseurs d’énergie ou administrations – jouant désormais un rôle déterminant dans l’équilibre du service.
Au fond, une question de démocratie
Au fil des interventions, un constat s’est imposé : derrière les débats sur le courrier, la présence des facteurs sur l’ensemble du territoire ou la dématérialisation, se joue une question plus fondamentale : celle du fonctionnement même de la démocratie. Pierre Moscovici l’a résumé en rappelant qu’« une démocratie moderne n’est pas celle qui remplace systématiquement le réel par le numérique ». Isabelle Rauch prolonge cette réflexion : « À chaque fois qu’on s’éloigne du lien social physique, on s’éloigne aussi de la démocratie. » Pour la députée, le coût du maintien des services de proximité ne doit pas être envisagé comme une simple dépense publique : « La perte du lien et l’explosion de la solitude vont nous coûter beaucoup plus cher. »
Même analyse pour Antoine Buéno, essayiste et conseiller au Sénat en charge du développement durable et de la prospective, qui alerte sur une « fracture informationnelle » à l’heure où les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle deviennent les premières sources d’information. « La défense du papier et du courrier, c’est aussi la défense de l’information », appuie-t-il.
Finalement, le colloque n’aura pas seulement posé la question de l’avenir du courrier. Il aura interrogé les conditions mêmes de la confiance démocratique : comment garantir l’accès aux droits, maintenir une présence de l’État dans les territoires, l’accès aux services publics essentiels, préserver un lien humain dans une société toujours plus numérisée ? Autant de questions qui interroge l’avenir de notre démocratie.
Par Laura Audemar

