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Lettre à l’Inspection Pédagogique Régionale / Pour notre jeunesse, résistons !

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Lettre à l’Inspection Pédagogique Régionale

Juin 2026 par Jean-Luc QUILLING  Enseignant, Co-initiateur de l’Appel du 18 juin 2020 :

Strasbourg, le 31 mai 2026

Bonjour M. (XXX)

Je vous remercie pour l’attention que vous m’exprimez dans votre message du 26 mai, faisant suite au mien adressé au Bureau des examens.

Vous m’écrivez que « La correction sur papier n’est évidemment plus possible » et que « La correction dématérialisée s’effectue sans difficulté », me proposant votre accompagnement si je rencontrais une difficulté. Je vous en remercie, mais il ne s’agit pas d’une question de compétence. Il importe donc que j’explicite les motifs de la clause de conscience, que j’avais indiquée en écrivant succinctement que je ne souhaitais « vraiment pas corriger de copies via écran et via toute l’infrastructure que cela induit ».

Contexte

Il se trouve que le jour où vous m’avez écrit, mille records de température sont battus à travers le territoire national. Météo France annonce « la journée la plus chaude jamais connue en mai ». Nos régions atlantiques, si longtemps décrites comme caractérisées par leur « climat tempéré », et pourtant si récemment éprouvées par des inondations inédites, sont cette fois les plus en pointe au sein du plus précoce épisode de dôme de chaleur jamais enregistré.

Nous avons pu lire, juste avant cet épisode, le nouveau rapport Copernicus, confirmant que « l’Europe se réchauffe plus vite que les autres régions du monde », et que l’aggravation de la situation concerne « au moins 95% du territoire européen ». Tous les clignotants virent à l’écarlate et pourtant, l’inertie prime.

Cela fait maintenant plusieurs années qu’une équipe internationale composée de centaines de chercheurs lance « l’avertissement des scientifiques du monde entier adressé à l’humanité » (BioScience, 24/10/2023) : « la vie sur Terre est en état de siège ». Ces derniers appellent à des mesures d’urgence, qui satisfassent en priorité les besoins essentiels de l’humanité. De façon identique, les Sociétés Savantes d’Écologie et d’Évolution appellent à « agir urgemment pour limiter le changement climatique et inverser la perte de biodiversité » : « face aux preuves écrasantes de la dégradation des conditions climatiques et de la trame vivante dont nous dépendons », ces scientifiques insistent « pour que les connaissances accumulées par la recherche (…) soient traduites en mesures d’une ampleur sans précédent ». Ils ajoutent que cet effort « demande la collaboration et la participation de tous » ; que « rien n’adviendra sans pression citoyenne et sans une mobilisation intense, réfléchie et continue ».

Enfin, selon WWF France, le « Jour du Dépassement » a été atteint cette année en France dès le 24 avril. Nous vivons alors à crédit écologique à peine atteint le tiers de l’année.

Relation entre ce contexte et l’exercice du service public d’éducation

Le système numérique de correction du Baccalauréat, instauré à partir de 2019, appartient comme d’autres pans du projet de numérisation de l’Éducation Nationale, à la catégorie des aberrations écologiques. Pas l’ombre d’une « dématérialisation », pas plus que n’existe de « cloud », mais une multimatérialisation : la numérisation des copies, leur consultation pour correction en ligne, le stockage des données qu’il engendre, sans oublier les coûts dramatiquement élevés de la fabrication et du renouvellement accéléré du matériel, sont autant d’opérations qui participent à l’aggravation du gâchis d’énergie, de matières premières et d’eau ; elles contribuent à augmenter nos émissions de CO2. Il s’agit d’une addition d’opérations énergivores et prédatrices sur les ressources. À défaut de chiffres officiels, d’aucuns ont pu estimer que le traitement des écrits du baccalauréat représenterait, pour une génération de bacheliers, quelque 36 millions de pages numérisées et plus de 4 millions d’heures de connexion pour les correcteurs. Il est permis de penser une telle opération comme totalement hors-sol, tant elle échappe à la compréhension de la nécessité absolue de la sobriété numérique. Le système éducatif en France concerne 16 millions d’élèves et étudiants, plus d’1,2 million de personnels : l’impact écologique de la numérisation de l’enseignement s’assimile bel et bien, par sa masse, à un impact industriel.

Injonction contradictoire

Imagine-t-on l’Éducation Nationale forçant élèves et personnels à surconsommer de l’avion, du Nutella, de la cocaïne ou de la fast fashion, tout en éduquant aux conséquences de ces excès ? Qu’en est-il lorsqu’elle les force à surconsommer du numérique, avec les conséquences désastreuses qui sont toutes documentées ? Il n’est qu’à voir jusqu’à l’Avis sur la contribution du numérique à la transmission des savoirs et à l’amélioration des pratiques pédagogiques (juin 2022) rendu par le CONSEIL SUPÉRIEUR DES PROGRAMMES : lui-même recommande d’ « éviter les injonctions contradictoires de l’institution ».

D’une part, les enseignants doivent sensibiliser leurs élèves à la protection de l’environnement, les engager dans la voie du prétendu « développement durable », leur apprendre les éco-gestes pour « sauver la planète », ou encore s’inscrire dans des démarches de labellisations type E3D. Et en même temps, il leur faut plonger et avec eux plonger encore davantage les jeunes générations dans la manipulation incessante de prothèses industrielles dont l’usage ne se justifie la plupart du temps que par le prétexte de l’ « adaptation ». Ainsi, les enseignants, que leur métier et leur fonction conduisent par devoir et conscience à s’informer, sont menés tout droit dans la dissonance cognitive (et comment n’y conduiraient-il pas leurs élèves ?).

Autres motifs de défiance : où est passé le principe de précaution ?

J’ai tenu à insister ici sur l’impact écologique. Mais on peut mettre en cause la correction numérisée des copies sous d’autres angles. Elle présente ou représente en effet tout à la fois :

La standardisation et l’automatisation des tâches, qui transforment les enseignants en outils et les font basculer du côté des êtres superflus.

Des tâches abrutissantes et néfastes à la santé (correction fastidieuse, inconfort, renoncements pédagogiques, sédentarité accrue, nervosité, migraines, troubles du sommeil, troubles oculaires, TMS).

Des risques évidents de captation du service public d’enseignement par de colossaux intérêts étrangers et privés (dont la question de la sécurité des données, celle de l’exploitation des données : il n’est plus une semaine aujourd’hui sans cyber-attaque des services publics, d’éducation comme hospitaliers, vu la manne qu’ils peuvent représenter en termes de data). La numérisation de pans entiers de l’éducation conduit vers « l’appropriation du bien public par des entreprises, pour qui l’aliénation du travail des élèves et des enseignants ne représente pas plus qu’une matière première dans le processus d’industrialisation et de commercialisation du savoir » (Nicolas Faure). On peut, là encore, rappeler l’une des nombreuses recommandations du Conseil Supérieur des Programmes : celle de « ne pas considérer l’Éducation nationale comme un marché ouvert aux stratégies commerciales des acteurs commerciaux et notamment des géants du numérique ».

La tentation managériale de la surveillance généralisée et du contrôle social (contrôle accru -et de moins en moins transparent- du travail et de la productivité des enseignants, application de procédures d’harmonisation automatisées intrusives –telle que celle de modification des notes en masse sans consultation ni même information des correcteurs-…).

Par conséquent, je ne corrigerai pas de copies numérisées. En revanche, conscient des missions qui m’incombent, je peux :

Corriger un lot de copies sur papier.

Ou bien je peux faire passer les oraux (pour lesquels je n’ai d’ailleurs jamais été convoqué alors que je dois y préparer mes élèves…).

Au-delà de la session d’examen, la clause de conscience que je fais valoir devrait à mon sens venir nourrir la réflexion de fond sur les impacts écologiques, pédagogiques, humains et sociétaux de la numérisation de pans entiers de l’Éducation Nationale. Notre métier, c’est d’apprendre, de réfléchir, de transmettre, de faire réfléchir. Et, si l’on évoque beaucoup la « santé mentale » des jeunes, on peut faire l’hypothèse que la somme de nos inactions et que la folle inertie du système ont sans doute des effets plus destructeurs et démobilisateurs que le constat lucide de la situation. Positivement : la prise de recul face à une situation perverse qui génère une dissonance cognitive, fait partie intégrante des missions d’une éducation publique qui se donne comme seule fin l’émancipation intellectuelle et le bien-être des élèves.

Recevez mes meilleures salutations

J-Luc Quilling

[Commentaire des responsables du site : Pourquoi pas des oraux en « visio », en « distanciel » plutôt qu’en « présentiel » pour parler en jargon informatisé ? Comme cela se pratique avec des médecins pour pallier les déserts médicaux.]

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Pour notre jeunesse, résistons !

Appel du 18 juin 2020 par le Collectif « Nous, Personne »  

http://nouspersonne.fr/

Il ne suffit pas de changer le monde. Nous le changeons de toute façon. Il change même considérablement sans notre intervention. Nous devons aussi interpréter ce changement pour pouvoir le changer à son tour. Afin que le monde ne continue pas ainsi à changer sans nous. Et que nous ne nous retrouvions pas à la fin dans un monde sans hommes.

Günther Anders

Nous ne sommes pas dupes : le contexte sanitaire sert aujourd’hui de prétexte à la mise en place de nouvelles mesures, autoritaires et liberticides, tout particulièrement dans le domaine de l’enseignement, de la maternelle à l’université. Nous refusons le sort qui est fait aujourd’hui à notre jeunesse, et derrière elle, la mise au pas de la société tout entière, à grand renfort d’outils numériques. Plus qu’au virus, c’est à ce qui fait notre humanité que le gouvernement semble avoir déclaré la guerre. Aussi nous nous saisissons de cette date hautement symbolique du 18 Juin pour lancer un appel au sursaut des consciences et à la résistance.

Des dirigeants politiques indignes, qui depuis de nombreuses années sont à la solde des lobbies et forment notre gouvernement, utilisent la pandémie pour instaurer la mise à distance, accélérer la casse de l’école publique et provoquer la défaite de la pensée. Nous refusons de continuer à subir le confinement des cerveaux et le déluge numérique qui nous est infligé.

Les protocoles drastiques imposés dans les écoles culpabilisent les enfants dans leurs élans les plus naturels. L’autre devient une menace. La manière dont la « distanciation sociale » fait loi va à l’encontre de ce qui forge la cohésion sociale. L’anormal est en passe de devenir la norme, exposant les plus jeunes à une forme sournoise de maltraitance. Une nouvelle pandémie se répand : celle de la pensée unique et dématérialisée. Déjà conçue depuis des années comme un centre de tri, l’école est en passe de devenir un instrument de soumission. On finit par oublier que l’enseignement repose sur une transmission qui nécessite d’être incarnée et qui ne peut exister sans relation humaine et tangible. Aucun outil numérique ne pourra remplacer un professeur ou une institutrice : délivrer des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être implique un engagement relationnel. On ne remplacera pas les enseignants par des écrans !

Pourtant les déclarations du ministre de l’Éducation et désormais une proposition de loi présentent « l’enseignement numérique distanciel » comme l’école de l’avenir. Mais cela ressemble plutôt à une expérience d’aliénation de masse, visant à nous transformer en consommateurs de produits numériques standardisés et à nous attacher un peu plus encore à nos écrans. À la fois otages et complices, enseignants et parents deviennent malgré eux les auxiliaires et les victimes de ce système prédateur et déshumanisé. Un système d’endoctrinement et de surveillance, qui criminalise et anéantit toute possibilité de construire une intelligence critique.

Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? Nous ne le croyons pas ! Face à cette guerre mondiale déclarée à l’intelligence, à la sensibilité et à la vie, il existe une force immense.

Nous, qui sommes désormais comme Personne face à l’œil du Cyclope, nous affirmons que rien n’est perdu. Nombreux sont celles et ceux qui refusent ce dévoiement de l’esprit de l’école publique. Même de hauts fonctionnaires du ministère dénoncent aujourd’hui « un système éducatif détourné de ses fondements républicains et de ses valeurs », une « mise au pas générale », la « compétition de tous et l’élimination des plus faibles ».

Nous, Personne, qui sommes actuellement partout, nous appelons tous les jeunes de ce pays à reprendre possession de leur intelligence et à devenir maîtres de leur avenir. Nous appelons tous les parents d’élèves, enseignants et éducateurs, exaspérés par le décalage entre la réalité et le discours idéologique sur la ʺNation apprenanteʺ, à réagir contre l’instauration de ce funeste « ordre nouveau » de l’éducation.

Nous appelons à inventer les gestes barrières non pas contre l’Autre, mais contre la dystopie numérique et la surconsommation qui font fi de toutes les valeurs éthiques, de toutes les recommandations médicales, et qui accélèrent de manière vertigineuse l’épuisement des ressources et l’extinction du vivant sur notre planète.

Nous appelons à ne plus laisser les tenants d’un productivisme effréné, inconscients des urgences qu’affronte l’espèce humaine, déverser leurs mensonges et imposer leurs politiques inégalitaires et dévastatrices. Leur monde d’après est un cauchemar pour l’humanité entière, nous n’en voulons pas.

Nous appelons à cesser de nous conformer aux injonctions contradictoires et aliénantes, à réapprendre à penser par nous-mêmes, à exercer notre libre-arbitre et notre responsabilité.

Nous refusons le sacrifice de notre jeunesse, et nous appelons à traduire en actions concrètes notre colère et notre refus d’un modèle d’éducation et de pratiques d’enseignement qui nous déshumanisent et asservissent les consciences. Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance ne doit pas s’éteindre.

Cet Appel est également paru le 18 juin 2020 dans : Mediapart, Regards, Politis , L’Humanité, Rue89 Strasbourg, Les Dernières Nouvelles d’Alsace