
par Michel Urvoy, journaliste
Publié le 13/05/2026
Selon une enquête du Défenseur des Droits, le taux de personnes en difficulté dans leurs démarches est passé de 39 % à 61 % en huit ans. Pour Michel Urvoy, comme bien d’autres observateurs, l’expansion du « tout numérique » y est pour beaucoup. « La société n’est pas une start-up. Et nous ne sommes pas des mots de passe ».
« Combat d’arrière-garde ou non, il faut s’en indigner : le tout numérique, qui bat son plein en cette période de déclaration de revenus, est une bombe sociale à fragmentation dont on ne mesure pas les dégâts. En huit ans, le taux de personnes en difficulté dans leurs démarches est passé de 39 % à 61 %, selon une enquête du Défenseur des Droits.
Le numérique isole. Aujourd’hui, il faut se débrouiller sans voir personne. La banque, l’assurance, le fisc, la Sécu, les services de la ville, bientôt le médecin, le caissier, sont absents, injoignables, robotisés. Alors qu’un tiers des Français souffrent d’isolement, le service au public devient un mur contre lequel on se cogne la tête.
Le numérique dévore notre temps. Nous passons des heures à effectuer (gratuitement) ce pour quoi des employés, du public ou du privé, étaient jadis payés. Nous usons nos nerfs à trouver (ou à ne pas trouver) comment effectuer des démarches de plus en plus compliquées là où le conseiller, le guichetier, le caissier nous rendaient ce service.
C’est ainsi qu’une part croissante de Français ne font plus valoir leurs droits. 38 % des personnes éligibles ne réclament pas le RSA. Chaque année, 10 milliards d’allocations diverses restent en déshérence.
Le numérique met en danger. Il nous oblige à confier à des systèmes, généralement américains, des données personnelles qui se volent ou se contrôlent. Il nous expose à la cybercriminalité, si ingénieuse que les plus avertis se font piéger. Il nous soumet aux trolls que l’inintelligence artificielle fait proliférer. Il nous inonde de fausses nouvelles, toujours plus sophistiquées, qui altèrent nos connaissances et notre libre arbitre.
Le numérique déresponsabilise. Aux yeux de l’employé du centre d’appels, qui doit réparer votre box, répondre à une question fiscale, vous aider à utiliser le chèque emploi service dématérialisé, vous n’êtes plus une personne normale. Vous devenez un numéro de contrat, un abonné forcément nul qui ose vous déranger pour une question idiote.
Penser aux personnes
Les plateformes, les réponses automatiques, les robots vocaux éloignent ceux qui y travaillent et altèrent notre relation à l’administration, base de fonctionnement d’un pays.
Le numérique angoisse. Parce qu’il fait porter à chacun, isolément, la peur de l’erreur, du formulaire mal rempli, de la fausse manip ; la responsabilité de n’avoir pas vu passer le rappel niché dans vos « indésirables » ; la crainte de la pénalité, de la perte de droits.
Le numérique nourrit ainsi notre sentiment de nullité, de n’être plus fait pour ce monde. En plus d’isoler par le jeu des algorithmes qui ne rassemble que ceux qui se ressemblent et auto-alimentent leurs amertumes.
La société n’est pas une start-up. Et nous ne sommes pas des mots de passe. Le problème n’est pas que le numérique existe. On a besoin d’outils performants. Il est que l’on n’a pas de choix et que son emploi jusqu’à l’absurde conduit à ne plus exister en tant que personne.
La vie n’a d’intérêt que dans la relation, l’échange, la considération. Quand on n’a plus à qui parler, quand on n’a plus de prise sur son existence, la tentation est forte de renoncer, de s’exclure.
Au final, la pieuvre numérique profite aux géants de la tech, aux margoulins du Net, aux privilégiés qui ont en secours le 06 de leur conseiller, et nuit aux plus fragiles, qui se débattent seul dans ses tentacules.
Les maladies mentales, les inégalités, l’exclusion, l’abstention ou le vote extrémiste n’ont pas fini d’exploser. Le tout digital devrait être un sujet politique majeur. (nous surlignons) »

