par Philippe Bernard, Chonique Humantés, Le Monde du 27.04.2026

Cette chronique n’échappe pas à la règle : l’acte d’écrire n’est pas seulement une façon de communiquer, c’est un puissant moyen de mettre en ordre ses idées, d’organiser sa pensée, de dompter la complexité. « J’écris parce que je ne sais pas ce que je pense tant que je n’ai pas lu ce que je dis », a résumé l’écrivaine américaine Flannery O’Connor (1925-1964). Cela vaut pour le sujet même de cet article : la disparition progressive de l’écriture, en tout cas sous sa forme classique manuelle, et l’irruption à la fois historique et problématique de l’intelligence artificielle (IA) dans le processus de rédaction.
L’affaire est entendue : les Français, qui envoyaient encore 45 lettres par an en 2008, n’en adressaient plus que cinq en 2020 et, selon un sondage de 2023, 78 % d’entre eux disent écrire moins souvent à la main qu’il y a dix ans. La voix évince chaque jour un peu plus l’écrit. Les messages audio (7 milliards sont envoyés quotidiennement via WhatsApp, selon Meta) supplantent les SMS, les notes vocales détrônent les mémos et les tutos les modes d’emploi ; les versions audio des articles de presse et les podcasts ont la cote.
L’éclipse des écrits formels et l’essor parallèle des messages immédiats parfois dictés, des tchats avec les services clients et des posts sur les réseaux sociaux soulèvent la question des conséquences sur notre réflexion et notre compréhension du monde. « Notre manière d’écrire façonne notre manière de penser », constate dans le New Yorker l’écrivain américain Hua Hsu. Or, nombre d’étudiants sont incapables de lire un roman en entier ou d’écrire une dissertation de façon autonome.
Enseignant à l’université, il dissèque les façons qu’ont les étudiants d’utiliser l’IA pour leurs devoirs et les enseignants de réagir, depuis les vaines tentatives de bannissement jusqu’à son intégration dans la pédagogie, en passant par les manières de la contourner : travaux écrits en classe plutôt qu’à la maison, examens oraux, exercices de contextualisation et de commentaire. L’auteur constate que certains étudiants deviennent lourdement dépendants de l’IA et « oublient presque qu’ils sont capables de penser ». Pour l’enseignant, il est difficile de déterminer le moment où un travail « cesse d’être un exercice original de pensée ». Hua Hsu pose une question fondamentale : « Comment l’usage dans la durée de l’IA va-t-il transformer notre façon d’apprendre et de penser ? » Autrement dit, si écrire permet d’organiser nos idées, comment comprendrons-nous le monde si nous laissons l’IA rédiger à notre place ?
Capacité d’attention grignotée
La réponse du MIT Media Lab de Cambridge (Massachusetts) dans une étude de 2025 tend à nourrir l’inquiétude. Les participants étaient invités à produire des rédactions en utilisant ou non ChatGPT, puis à se souvenir de leurs écrits. Chez les premiers, les zones du cerveau liées à l’attention, à la planification et à la mémoire ont considérablement diminué leur activité. Avec précaution, étant donné la taille de l’échantillon (54 étudiants et postdoctorants de 18 à 39 ans), les chercheurs notent que les résultats « soulèvent des inquiétudes quant aux conséquences éducatives à long terme d’une dépendance » à l’IA.
Alors que 94 % des étudiants français ont utilisé l’IA, 34 % admettent y recourir pour « générer une partie d’un devoir » et près d’un sur deux le fait même si c’est interdit, selon un sondage Ipsos de février 2026. Cette pratique est cependant loin de poser seulement une question de tricherie ou de plagiat. Il s’agit de savoir si l’IA menace les compétences de rédaction des étudiants, la valeur du processus d’écriture et son importance comme véhicule de la pensée, s’interroge la linguiste américaine Naomi S. Baron dans un article publié par le site The Conversation.« Si (…)l’IA se charge d’écrire à notre place, nous réduisons nos possibilités de réfléchir par nous-mêmes », répond-elle. Nécessaire à toute réflexion critique, la capacité d’attention, déjà goulûment captée et monétisée par les réseaux sociaux, risque d’être grignotée davantage encore.
Dans un essai très argumenté intitulé Le Temps de l’obsolescence humaine (Grasset, 208 pages, 18 euros), Bruno Patino, président d’Arte France, appelle à éviter la nouvelle catastrophe – après la domination des réseaux sociaux – qui consisterait à accepter que l’ensemble de notre rapport au monde passe par l’entremise d’une IA marchandisée. Une évolution qui, en imbriquant l’homme et la machine, modifierait la nature de l’être humain. Il compare le « détrônement [en cours] du livre » par l’écran à la substitution, décrite par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, du livre imprimé aux pierres des cathédrales, conçues à l’origine pour transmettre au plus grand nombre « le dogme, le code, le rituel, l’histoire ». Avec, dans les deux cas, une profonde modification de notre rapport au sens.
Il estime que la révolution numérique,l’effondrement de la pratique de la lecture et de l’écriture qui l’accompagne, et désormais l’IA portent en elles le danger d’une « lente atrophie [du cerveau] par la réduction de ses capacités cognitives et réflexives ». Et d’appeler à « envisager un ordre d’intelligence artificielle centré sur l’être humain, et qui soit au service du lien ». Clé de notre capacité à penser et donc à vivre libres, notre agilité à lire et à écrire est menacée par une IA monétarisée.
Même ChatGPT, qui ne fait que régurgiter sagement un océan de données humaines, n’est pas loin de le reconnaître. Lorsque Naomi Baron lui a demandé si l’IA représentait une menace pour la motivation des humains à écrire, le programme a répondu dans son style inimitablement sentencieux : « Il y aura toujours une demande de créativité et d’originalité qui nécessite le point de vue unique et la perspicacité d’un rédacteur humain. »
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