
« Je suis partisan d’une désescalade numérique ». Extrait de l’entretien avec Félix Tréguer
Paroles de -| 30 septembre 2021
Quelle évolution des institutions et de leur perception de l’économie numérique ? Quelle articulation entre les pouvoirs publics et les plateformes numériques ? Echange avec Félix Tréguer, chercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS, et post-doctorant au CERI de Sciences Po.
Internet peut-il servir d’inspiration pour la construction d’une société plus égalitaire et plus décentralisée ?
Dans un autre monde, peut-être. Mais je suis beaucoup revenu de cet espoir. Toute une partie de notre imaginaire politique a été stimulée par l’avènement d’Internet et la démocratisation de ses usages. Nous avons ainsi contribué à recycler, dans un nouveau paradigme technologique, des idées assez anciennes voyant un lien direct entre progrès techniques et démocratisation. Or le progrès politique authentique n’a pas besoin de technologie pour advenir. Même si l’on doit en partie « faire avec », je crois que celle-ci constitue aujourd’hui bien davantage un obstacle qu’une solution.
Vous avez développé récemment le concept de « cage de fer algorithmique ». Qu’entendez-vous par là ?
À l’origine, la notion de cage de fer bureaucratique a été développée par Max Weber pour désigner la déshumanisation du pouvoir dans le cadre du développement des bureaucraties, un phénomène majeur de la fin du XIXe siècle. La cage de fer algorithmique renvoie à l’aggravation des problèmes liés à l’organisation bureaucratique, à partir du moment où celle-ci est automatisée et articulée à des machines. Le fait que les administrations soient composées d’êtres humains crée autant d’occasions de s’opposer au plan bureaucratique, par des viscosités, des retards, des interprétations ajustées au terrain… Certes, du point de vue de l’organisation bureaucratique, cela peut poser problème. En même temps, c’est cette dimension qui permet de s’adapter aux situations que les règles hyper-formalisées, abstraites et simplificatrices n’ont pas su prévoir.
Il y a des exemples très concrets de la dimension froide, déshumanisante de la bureaucratie algorithmique, dans laquelle l’élément humain disparaît. Interrogez des lycéens sur leur expérience face à ParcourSup, ou demandez à des demandeurs d’emplois lorsque Mon Assistant Personnel, une application développée par Pôle Emploi, leur décerne un score d’employabilité de 0. Tout cela est accentué par la crise sanitaire. Le numérique a rendu possible la distanciation sociale et le confinement généralisé pendant la pandémie, et celle-ci a permis d’accélérer le paradigme dominant lié à la numérisation du monde.
On surinvestit dans le numérique mais, à mon sens, ce n’est pas le levier le plus pertinent pour améliorer la relation de l’État à ses usagers. En revanche, la numérisation comporte de vrais risques, notamment en termes de droits. Je citais ParcourSup et Mon Assistant Personnel, mais on pourrait également parler des formes de contrôle induites par la reconnaissance faciale ou la surveillance automatisée des réseaux sociaux par le Fisc ou la CAF.
La numérisation de l’État s’articule également à un certain nombre de postulats sur la bonne gestion de l’État, comme l’austérité ou la réduction du nombre de fonctionnaires. Dans ses effets les plus délétères, elle résulte en réalité de choix politiques. On ne peut se contenter de débattre sur la meilleure manière de rendre ces choix technocratiques acceptable, en cherchant par exemple uniquement à corriger les bugs de ParcourSup sans débattre du bien-fondé de l’outil et des logiques sous-jacentes.
Pour résumer, le numérique est le reflet d’une société et de ses rapports de force politique ; il ne les change pas en tant que tel. Plus encore, la crise sanitaire nous rappelle qu’il tend plutôt à les aggraver.
Pourtant, je pense qu’il y a une demande d’une société plus incarnée, où le face-à-face physique et l’interaction directe entre les êtres humains seraient au fondement des relations sociales. On le voit par exemple avec les revendications contre la disparition des guichets SNCF. L’automatisation va à l’encontre de ce désir et de cette revendication, qui n’est pas ou mal prise en compte dans les politiques publiques et dans la manière dont on pense ces questions au sein des administrations.
Tout cela fait écho à des questions plus philosophiques. Une société dans laquelle je trouve au guichet un bureaucrate qui est aussi un citoyen, qu’est-ce que cela signifie par rapport à une administration presque entièrement automatisée ? La sociologie s’est beaucoup intéressée aux street-level bureaucrats, aux agents de terrains et autres employés de guichet. Cette littérature tend à montrer justement cette capacité d’adaptation au réel, même si bien sûr des conflits se nouent aussi à cette échelle. Les agents sont capables de formes d’anti-discipline qui servent aussi à humaniser le fonctionnement bureaucratique. Tout cela risque de disparaître avec l’algorithmisation.
Pour conclure, faut-il arrêter la machine ?
Le numérique est un fait social total, de la même manière que le capitalisme en est un. On peut se dire anticapitaliste, mais on vit de fait dans un système où il est pratiquement impossible de se passer de la monnaie ou de sortir de la sphère des échanges marchands. Il faut donc faire avec, sans évidemment renoncer à transformer cet état de fait. Je suis devenu très critique du processus de numérisation, je pense que nous sommes allés beaucoup trop loin. Quand j’ai découvert Internet au début des années 2000, j’avais beaucoup d’espoir s’agissant de ses usages médiatiques comme la capacité pour les individus à communiquer, à s’exprimer à une échelle transfrontières. Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle et la numérisation de l’ensemble des activités sociales, on est bien au-delà de cela. À cette échelle, il ne fait plus de doute que le numérique est devenu aliénant, écocide, comme d’autres technologies qui pouvaient paraître bonnes à l’origine et qui se sont ensuite avérées poser problème.
Je serai donc partisan d’une désescalade numérique. Il est encore temps de mettre en place des politiques publiques numériques qui soient non seulement conformes à l’horizon démocratique mais aussi conscientes des impératifs écologiques. Pour cela, il serait sans doute nécessaire proscrire un grand nombre d’usages et de dispositifs. Comme face au changement climatique, c’est un défi proprement anthropologique qui nous faut aujourd’hui relever, qui s’incarne déjà dans une multitude de luttes politiques. Cela passera nécessairement par l’action collective.

