Publié le 22/02/2026 par :


et postée sur le site de l’association Adami, ce lundi 23 février. (Image d’illustration) •
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https://www.rfi.fr/fr/culture/20260222-cin%C3%A9ma-en-france-4000-com%C3%A9diens-d%C3%A9noncent-le-pillage-en-r%C3%A8gle-des-outils-d-ia
À l’aube de la 51ᵉ cérémonie des César, 4 000 acteurs, actrices et cinéastes dénoncent le « pillage en règle » de la part des outils d’intelligence artificielle (IA), qui reproduisent leur voix ou leur image sans leur accord, dans une tribune publiée dimanche.
« Nous faisons face à une mutation profonde de notre métier depuis l’arrivée de l’intelligence artificielle. Cet outil, extraordinairement précieux pour certains métiers, est aussi une hydre dévorante pour les artistes que nous sommes », écrivent les signataires dans un texte publié sur le site internet du Parisien et transmis à l’AFP par l’Adami, organisme de gestion collective des droits des artistes interprètes, à l’origine de cette initiative.
Elle compte parmi ses signataires notamment les acteurs Swann Arlaud, Gérard Jugnot, Franck Dubosc et José Garcia, ainsi que les actrices Léa Drucker, Élodie Bouchez et Karine Viard.
« Le clonage de voix sans autorisation de comédiennes et de comédiens devient légion », s’inquiètent les acteurs et actrices, estimant que « pas une semaine ne passe sans qu’un artiste n’alerte sur la concurrence brutale que l’IA fait subir à son travail. » Selon eux, « ce sont parfois des centaines d’artistes, moins établis, qui n’ont souvent pas les moyens de refuser un contrat, qui cèdent leurs droits pour l’IA, malgré les risques pour leur image et leur avenir. »
« Ce pillage en règle n’est pas du fantasme, c’est ici et maintenant. C’est insupportable et cela se passe sous nos yeux », s’alarment-ils. La tribune appelle à la création d’un « cadre juridique » pour que « l’IA puisse coexister avec le travail des artistes et le respect des droits d’auteur et droits voisins. »
Le secteur du doublage menacé
Depuis plusieurs mois, les initiatives se multiplient dans la profession face à la menace que l’IA fait peser sur l’ensemble de la filière (studios, acteurs…) et la déferlante de contenus reproduisant quasiment à la perfection les artistes et leurs voix.
Fin janvier, huit comédiens français spécialisés dans le doublage avaient adressé des mises en demeure à deux sociétés américaines ayant cloné leur voix sans leur accord. Des comédiens sont récemment descendus dans la rue à Paris et ont lancé un collectif « Touche pas ma VF » réclamant un «doublage créé par des humains pour des humains ». La pétition du collectif avoisine les 250 000 signatures par ailleurs.
Début 2025, le monde du doublage avait été choqué par un extrait du dernier film de Sylvester Stallone, Armor, dans lequel la voix d’Alain Dorval, le comédien historique chargé du doublage de l’acteur américain, a été modélisée par une IA. Non seulement le résultat avait été jugé mauvais par le secteur, mais le comédien était décédé en février 2024, ce qui soulève de nombreuses questions éthiques aux yeux des comédiens.
« L’IA prend le travail d’artistes. Peut-on se passer d’artistes dans une société ? », s’interrogeait à l’époque la comédienne Brigitte Lecordier au micro de RFI. Or, « l’IA ne crée pas. Elle redonne médiocrement ce qui a déjà été fait », avait-elle estimé.
Ce débat dépasse largement la France : la semaine dernière, le logiciel chinois Seedance 2.0 a été accusé par les grands studios hollywoodiens de violations « massives » des droits d’auteur, après la diffusion, entre autres, d’une vidéo virale générée par IA montrant un combat entre Tom Cruise et Brad Pitt.
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FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que se tient, cette semaine, le sommet sur l’intelligence artificielle à New Delhi, le philosophe juge urgent, tant pour défendre la créativité que pour protéger les emplois, de prendre des mesures concrètes pour interdire le recours à l’IA dans la littérature ou le cinéma.
Éric Sadin est philosophe, spécialiste des technologies numériques et de l’intelligence artificielle, il vient de publier Le Désert de nous-mêmes. Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle, L’échappée.
Il est documenté que plus de 30% des morceaux aujourd’hui mis en ligne sur des plateformes de streaming musical, comme Spotify, sont intégralement artificiels. Dorénavant, pullulent des ouvrages tartuffe, «rédigés» par des systèmes et dont les individus qui en sont à l’origine n’ont fait que formuler des intentions sans le moins du monde se mettre à la tâche. Les exemples de ce type peuvent déjà être égrenés sur de longues lignes et il est patent que ce ne sont là que les débuts d’un tout nouveau paradigme : un monde de l’art et des œuvres de l’esprit délivré de signataire, désincarné et truffé de pratiques usurpatrices. (…)
Bien au-delà des métiers, c’est toute une vision du monde qui est menacée. Celle célébrée, à partir des Lumières, ayant considéré que certains êtres, riches de leurs talents et, parfois, de leurs génies, ont un legs à offrir à la communauté des vivants. (…)
Presque aussitôt, des pans de l’industrie culturelle s’étaient jetés sur ces systèmes dans le but principal de réduire leurs coûts. Des pratiques tenant l’humain pour une simple variable comptable et mettant en péril nombre de métiers. D’ores et déjà la liste est longue et tout signale qu’elle ne cessera de s’étendre. Citons-en quelques-uns : réalisateur de films d’animation, scénariste, comédien-doubleur, maquilleur, traducteur littéraire, graphiste, compositeur, photographe… (…)
En réalité, un renversement s’opère, qui s’inscrit dans les rapports hyperpersonnalisés que nous entretenons aux technologies numériques. C’est-à-dire que des foules vont se mettre à demander à des prestidigitateurs algorithmiques de leur produire ce qui correspond à leurs seules vues. (…)
À terme, chacun, en fonction de ses souhaits, générera sa fiction, sa série, sa musique… Une selflittérature, un selfcinéma, une selfmusique… C’est le sens même de la culture, entendu comme l’intérêt porté à la singularité de certains êtres, qui se trouve inversé, au profit d’un repli sur ses seuls affects et de vis-à-vis continus avec des systèmes. Voit-on la triste réduction existentielle qui se profile ? (…)
Nous sommes à un moment charnière. Trois ans après le lancement de ChatGPT et, plus largement des IA génératives, gageons qu’il nous reste trois ans pour agir, avant d’assister à l’avènement d’un monde sans art, sans auteur, sans culture vivante. Et, si par un terrible malheur, un tel horizon advenait, nous ne ferions alors que de nous enivrer de distractions faites de calculs, ayant perdu tout intérêt pour la richesse d’autrui, tout en étant menées à la baguette – et sans vergogne – par de seuls intérêts privés.
Si nous voulons sauvegarder ce monde foisonnant des œuvres, que nous aimons tant, notre responsabilité nous enjoint, et de toute urgence, de nous mobiliser en conscience, en masse et en actes. En ces temps de bascule civilisationnelle, il nous incombe d’être à la hauteur de l’Histoire. Comment ne pas entendre les voix des Beethoven, Balzac, ou Kubrick en puissance des années 2030 nous le demander ?
Voir l’intégralité de l’article : https://www.lefigaro.fr/vox/culture/eric-sadin-au-temps-des-ia-generatives-il-faut-preserver-les-oeuvres-de-l-esprit-et-des-metiers-des-arts-et-de-la-culture-20260220


