
L’Impasse civilisationnelle du Tout-électronumérique
Notre mode de civilisation hyperproductiviste, hyperconsumériste, capitaliste – qu’il soit néo-libéral à l’occidentale plus ou moins autoritaire, ou sous contrôle d’État à la chinoise – est tout simplement insoutenable, et nous pousse plus à fond dans l’impasse.
Et ILS le savent parfaitement. De Pékin à Washington, de Moscou à Paris, Berlin, Bruxelles ou ailleurs ; vu l’impasse constatée, pas d’autre solution pour eux que d’essayer de sauter par-dessus le mur. Pour cela, la gouvernance mondiale – même idéologiquement fracturée et en féroce concurrence idéologique et marchande – possède un moyen infaillible (en dehors de la guerre, comme d’ailleurs avec elle) pour résoudre tout ce qui ne va plus dans la marche du monde ralentie par des populaces de plus en plus traînantes et perdues, et qui peuvent même renâcler : les outils électronumériques qui géreront tout, régleront tout, dans une société de surveillance totale. Cela accroîtra encore plus les inégalités et « disruptions » sociales dans chaque pays et entre les peuples – pas d’omelette technocratique sans casser les œufs des populations – mais il n’existe pas d’autre moyen que le solutionnisme hautement technologique pour persévérer dans leur domination.
Le seul salut pour que la gouvernance coupée de plus en plus des peuples puisse se préserver réside dans les possibilités quasi-infinies qu’offre le numérique. Tout connecter numériquement permettra de TOUT contrôler électriquement, à commencer par les peuples, et évidemment dissidents et réfractaires, dans la phase ultime de la religion du Progrès électronumérique mondialisé.
La servitude des peuples, de tous les peuples (on pillera comme d’habitude les ressources d’autochtones attardés et des inéducables) passera sous le joug du numérique, et donc de la fée électricité, quitte à ce qu’elle devienne une ogresse boursouflée et boulimique de matières qui dévorera tout ce qu’il lui est possible de dévorer. Le but est de les mettre TOUTES et TOUS en face de leurs écrans, à commencer par les enfants et les jeunes. Les vieux suivront pour faire « d’jeun ».
Et on ne s’attardera plus dans de sempiternelles batailles sur le nucléaire versus l’éolien, le solaire, etc. On fera tout ça en même temps, et massivement, au nom de l’irresponsable et oxymorique « croissance verte ». Pour notre hyper-boulimie de production électrique, nos campagnes, nos paysages, nos horizons seront défigurés par des pylônes, des « fermes d’éoliennes » sur terre et en mer, des « champs » photovoltaïques à perte de vue, des centrales nucléaires, petites et grandes, qui s’ajouteront aux data centers qui pullulent.
Plus de papier, des écrans électriques. On consommera encore plus, mais en sobriété électrique. Avec des chauffages tout électriques, des voitures électriques, des vélos et patinettes électriques. Des applis électriques pour contrôler les dépassements électriques. Des journaux et des livres électriques. Tout-électrique, donc tout-numérique, et vice versa. Et, bien sûr, tout, toutes et tous connectés dans la plus innovante convivialité moderne, écologique et citoyenne, sous le grand œil électrique, bienveillant et rassurant, de l’État électrique. 1.
Dans la situation plus que confuse sur ces questions, entretenue par des cyniques, des industriels, des marchands, des politiques de toutes les couleurs, sans débat démocratique et avis des populations, le plus rationnel serait de retrouver la ligne gracile de la fée électricité avant son embonpoint numérique en dénumérisant tout ce dont on n’a pas besoin et donc de ne plus forcer inconsidérément sur la production électrique. Et c’est aux citoyens lucides de le faire entendre et de l’exiger. Changer radicalement de paradigme, faire de tout ce qui est low tech une nécessité vitale d’urgente sobriété, plutôt que croire béatement au vert paradis des amours infantilisantes, douteuses et coûteuses, de l’électronumérique.
Alors, que des gens se réclamant d’une culture humaniste, de l’esprit des Lumières, familiers des textes fondateurs du mouvement ouvrier et de l’écologie politique, de l’École de Francfort et de ses extensions, de gauche, de droite, du centre, se disant « écologistes », n’en viennent pas à s’interroger sur la marche numérique effrénée du monde, doit nous interroger. Nous pourrions pourtant constituer une nouvelle Encyclopédie avec toutes les publications de chercheurs et auteurs indépendants qui sont autant de lanceurs d’alerte ou d’éveilleurs des consciences endormies dépassant la fragmentation des savoirs universitaires.
Nous fonçons tête baissée dans l’impasse à vitesse grand V. En face, se trouve le mur du réel qui nous attend. Il serait donc grand temps de freiner la machine qui s’emballe, de dompter les fureurs envahissantes de l’homo digitalus (ou numericus) et d’envisager collectivement la façon dont il nous faut reculer. En ordre, en rationalité citoyenne et conscience politique – et au plus vite.
(…)
Nous allons à contre-sens de ce qu’il conviendrait de faire.
« On n’arrête pas le progrès », sermon de cette nouvelle religion numérique comme le capitalisme l’est pour Walter Benjamin, l’un étant devenu consubstantiel de l’autre. Mais si on ne l’arrête pas comme il va, si on ne le freine pas au plus vite, il pourrait finir par nous arrêter – tout arrêter. Irrémédiablement.
Une démocratie moderne doit être fondée :
- sur le bien commun préservé des intérêts lucratifs privés concernant les besoins vitaux comme l’énergie.
- doit faire participer à la décision des choix de société tous les citoyens éclairés : chercheurs, universitaires, associations. La décision ne peut reposer seulement sur les représentant.es de la nation, d’ailleurs pas toujours écoutés par l’exécutif.
- sur la possibilité d’un CHOIX éclairé qui présuppose des alternatives à ce qui est verticalement et unilatéralement proposé par les décideurs publics au nom d’un pseudo-« intérêt général ».
Force donc est de constater que nous avons dérivé vers une république autoritaire qui impose ses choix technologiques aux citoyens. Ce choix est clairement dicté par les lobbys industriels, financiers et marchands, particulièrement pour ce qui concerne la « transition écolo-énergétique » et l’imposition de fait du tout-électronumérique.
1.Sur la fée électricité en passe de devenir notre ogresse, voir Gérard Dubey et Alain Gras, La Servitude électrique. Du rêve de la liberté à la prison numérique, Paris, Seuil, 2021. Voir également Fanny Lopez, À bout de flux, Paris, Divergences, 2022.
Bernard Neau, écrivain-photographe, essayiste – Co-président de l’association Résistance 5G Nantes, membre du Cercle Nantais pour une Social-Écologie critique, extrait de « L’impasse – les risques civilisationnels du totalitarisme électronumérique » in revue Illusio, Totalitaire, n° 20, avril 2023 – © revue Illusio, Caen, 2023.


