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Éloge du papier à l’heure du déluge numérique

Éloge du papier à l’heure du déluge numérique

par Benoît Bréville et Pierre Rimbert

Comment dissiper le brouillard de données, de nouvelles, d’images qui grésille sans trêve sur nos écrans ? Une méthode révolutionnaire, quoique vieille de deux millénaires, pourrait bien offrir un asile aux déserteurs de la guerre de l’attention. Ses vertus stupéfient ses usagers ; son pouvoir affole la Silicon Valley.

Attention, voici un texte hors du temps, des flux et du tourbillon numérique. Sa construction n’obéit pas aux nouvelles règles adoptées par les journalistes, blogueurs, influenceurs, éditeurs pour tenter de survivre à la guerre de l’attention qui sévit sur les écrans. On entamera sa lecture sans connaître le nombre magique qui désormais précède la première phrase du moindre article en ligne, celui des minutes requises pour le parcourir. Son message principal ne crépite pas dès l’accroche pour imprimer les rétines, avant que celles-ci ne papillonnent ailleurs, comme lorsqu’elles survolent une page Web.

À l’aide d’un instrument de suivi oculaire, l’expert en ergonomie informatique Jakob Nielsen a établi que « le schéma de lecture dominant ressemble à un F. Les lecteurs ont tendance à commencer dans le coin supérieur gauche, puis à parcourir toute la page vers la droite. À mesure qu’ils descendent dans la page, ils regardent de moins en moins ce qui se trouve sur le côté droit ». Cinquante-quatre secondes : c’est le temps moyen passé sur une page Internet, mais la moitié des visites s’interrompent avant dix mouvements de trotteuse ; quant à la durée moyenne d’une visite sur un site d’information, elle ne dépasse pas… deux minutes. Si la longueur du propos implique de scroller, le visiteur tend à décrocher. D’autant que la multiplication des notifications sur son smartphone l’incite à consulter ses messageries qui débordent, à répondre à un texto, à débobiner le fil infini d’Instagram ou de TikTok. Même les liens hypertextes, joyaux du format numérique qui ouvrent un accès-gigogne à une connaissance illimitée, dégradent en définitive la compréhension : « La prise de décision supplémentaire et le traitement visuel requis pour naviguer d’un lien à l’autre augmentent la charge cognitive des lecteurs, sollicitant une capacité de mémoire qui dépasse peut-être leurs aptitudes », conclut une revue des études sur le sujet.

Du « temps de cerveau humain disponible » que l’ancien président-directeur général (PDG) de TF1 Patrick Le Lay se vantait en 2004 de vendre à Coca-Cola à la mise aux enchères scientifique des consciences orchestrée par les plates-formes numériques, l’économie des médias n’a pas fondamentalement changé de nature, ni d’objectif. Mais le rythme de l’information a connu une accélération vertigineuse.

Et les tâtonnements de l’Audimat pour cibler des audiences grossièrement découpées (la fameuse « ménagère de moins de 50 ans » chère aux publicitaires des années 1990) ont cédé la place à une individualisation raffinée du message grâce à l’extraction des données personnelles. Ces dernières alimentent les algorithmes qui déterminent statistiquement ce qu’il faut donner à voir, à lire et à entendre à chaque utilisateur pour qu’il reste le plus longtemps possible connecté à la plate-forme. Disputée, débitée en confettis, désintégrée en bribes de sons, morceaux d’images, fragments de mots, la collecte d’informations se trouve découplée des conditions qui permettent de lui donner du sens : la lenteur, la continuité, l’échappée belle de l’esprit. Au-delà de celui passé sur les écrans, l’ensemble des temps sociaux subissent ce déchiquetage destructeur.

(…)

Au début du XXIe siècle, le marché réagit à l’information algorithmique d’une tout autre manière. Il ne s’agit plus de dompter le chaos des flux comme au XVIIIe, mais d’accélérer leur absorption par diverses techniques de gavage automatisé. Plates-formes et réseaux sociaux proposent la lecture des contenus à vitesse rapide (× 1,5 ou × 2), ce qui multiplie d’autant l’ingestion des annonces. Une kyrielle de services comme Power Reader, Spreeder, Outread, Speed Reader, ReadQuick, Reedy promettent de « lire trois fois plus vite que d’habitude » grâce à une « méthode qui consiste à concentrer votre regard sur de petits morceaux de texte à la fois », ou grâce à « une option de surlignage automatique des mots pour faciliter la consommation de contenus ». SmartNews «  compile des infos de plusieurs sources en des résumés concis, ce qui te permet de rester informé sans te sentir dépassé » ; Inshorts synthétise les « meilleures actualités nationales et internationales, résumées en soixante mots maximum » ; Briefly, « un service intelligent », « résume les points essentiels de manière claire tout en les classant automatiquement par thèmes ». Pour le dire en moins de dix mots : le marché répond au « trop » par le « encore plus ». Parce qu’il implique une continuité de l’attention, tout texte long fait figure d’obstacle. 1

Un à un, les « éditeurs de contenus », comme on appelle désormais les métiers consistant à remplir les tuyaux plutôt qu’à nourrir les esprits, rendent les armes. Publier davantage d’articles pour être référencé, offrir à picorer des titres accrocheurs et des « points à retenir », suivre le rythme des chaînes d’information en continu et de TikTok, se pavaner sur Twitch pendant des heures… : ces recettes déjà éculées scandent depuis longtemps l’ordinaire des journaux en ligne. Mais l’essentiel est ailleurs. Avec ses indicateurs de popularité et de viralité, l’information algorithmique induit une transformation plus insidieuse de la ligne éditoriale, analogue à celle observée après la privatisation de TF1 en 1987 sous l’effet de la course à l’audience. Une enquête récente a détaillé le processus à l’œuvre à partir du cas de la chaîne Brut, un média en ligne doté d’une vraie rédaction, lancé en 2016 pour diffuser des vidéos de qualité sur les réseaux sociaux à destination d’un public jeune peu familier du journalisme traditionnel.

« Les métriques de consultation se substituent, en partie, au travail de définition d’une ligne éditoriale », conclut l’auteure, l’enseignante-chercheuse Aurélie Aubert, après avoir passé au crible près de trois ans de production (novembre 2016 – mai 2019), soit 828 vidéos. Au fil du temps, les thèmes « société » se multiplient, tandis que la proportion de sujets « économie » décroît. Les questions environnementales (219 occurrences sur 828), bien souvent traitées au prisme des attitudes individuelles écoresponsables de la vie quotidienne, prennent la tête du classement, quand les mouvements sociaux, qui ne recueillent ni les faveurs des métriques ni celles des annonceurs, n’inspirent que 15 sujets, dont 11 sur les « gilets jaunes ».

Parce qu’elle suscite un plus fort « taux d’engagement » (le nombre d’interactions — likes, partages, commentaires — divisé par le nombre de vues), et donc une meilleure monétisation, la personnalisation s’accroît au point de s’imposer comme l’angle majoritaire : elle concerne 1 % des premiers sujets diffusés par Brut fin 2016, contre plus de 49 % au printemps 2019. Ainsi, au fil des mois, la chercheuse voit se multiplier « des vidéos incarnées par des personnalités connues du grand public ou des anonymes qui racontent leur histoire, leurs difficultés, mais aussi la manière qu’ils ont eue de les surmonter, et pointent du doigt l’incurie des politiques ». Exemple : « Harcelé à l’école, Jonathan Destin a tenté de mettre fin à ses jours en s’immolant par le feu à 16 ans. Aujourd’hui, il raconte ce qui l’a poussé à commettre ce geste. » Soumise aux contraintes spécifiques de l’image, la trajectoire de Brut présente une courbure sans doute plus accentuée que celle des médias écrits. Mais l’effet disciplinaire des indicateurs s’exerce aussi sur l’orientation éditoriale des journaux imprimés. Lesquels ont embauché depuis quinze ans des cohortes d’« animateurs de communautés » qui, sous prétexte de faire rayonner les titres sur les réseaux sociaux, travaillent en définitive à enrichir les plates-formes, au propre — en accroissant leur valeur boursière — comme au figuré — en y injectant du contenu.

Car sortir du moule revient bien souvent à risquer la ruine. Lorsqu’en 2017 Facebook modifie l’algorithme de son fil d’actualité au détriment de l’information politique afin de maximiser le « taux d’engagement », le changement affecte davantage les titres de gauche. L’audience en ligne du mensuel américain Mother Jones s’effondre, et la petite entreprise pâtit d’un manque à gagner de 400 000 à 600 000 dollars par an, selon sa directrice — une somme considérable pour la fondation à but non lucratif qui édite le titre. En 2022-2023, Meta atténue encore la visibilité des actualités sur sa plate-forme et décide de « ne plus les amplifier » sur son nouveau service Threads, axé sur les textes. Peu après, le nombre de lecteurs venant de Facebook est divisé par… 83. « Quand les plates-formes empêchent vos abonnés de voir une grande partie de votre contenu — ce que signifie “ne plus amplifier” —, cela veut dire que les éditeurs ne peuvent pas entrer en contact avec leurs abonnés ou leurs donateurs. (…) C’est pour cela que les États-Unis perdent deux journaux par semaine, et que cette année [2023] a été marquée par des licenciements incessants dans les médias» Mother Jones n’a pas modifié sa ligne.

Le Monde diplomatique non plus. D’ailleurs, nous voici au onzième paragraphe d’un texte continu, sans option de « résumé intelligent » ni mots clignotants. Lectrice, lecteur, êtes-vous encore là ? Si oui, c’est peut-être parce que notre journal présente cette caractéristique devenue rare : il demeure très majoritairement lu sur papier. On compte ainsi 85 000 abonnés à la version imprimée, et 25 000 à notre application délicieuse, qui en reproduit le sobre classicisme. Pareille singularité se comprend : notre mensuel publie des articles longs, exigeants. Or toutes les études qui comparent depuis trente ans les vertus de la lecture sur écran et sur papier, menées aux États-Unis, en Autriche, en Allemagne, en Israël ou en Espagne, convergent vers la même conclusion : les lecteurs manifestent une concentration plus soutenue, une meilleure compréhension et une mémorisation plus durable des textes complexes lorsqu’ils sont imprimés.

Le pionnier de l’école électronique fait volte-face

Qu’il s’agisse de la mémoire spatiale, qui facilite la possibilité de revenir en arrière pour vérifier et que perturbe la réorganisation permanente des écrans selon leur format, du confort et de la fatigue oculaire, de la faculté d’annoter, souligner, cocher, corner pour mieux assimiler, de la distraction induite par le support lui-même, le papier l’emporte haut la main. Au point que la Suède, qui avait tout misé sur une pédagogie par la technologie, a décidé en 2023 d’interdire l’usage des outils numériques à l’école pour les jeunes enfants et de revenir aux livres de cours imprimés ainsi qu’à l’écriture manuelle. La généralisation de l’intelligence artificielle dans les salles de cours renforce cette tendance et dessine une nouvelle fracture sociale : les parents des classes cultivées insistent pour que leur progéniture reçoive un enseignement traditionnel — comme ces dirigeants de la tech qui interdisent à leurs enfants l’usage des services et des produits qu’ils vendent à la vile multitude.

Si le numérique facilite les échanges courts et informels, le papier conserve son statut de plus fracassante innovation en matière de communication des deux derniers millénaires. Ainsi que le notait dès 2007 le journaliste et écrivain américain William Powers, sa simplicité même nous empêche de le percevoir comme une technologie de pointe qui restera longtemps indépassable pour certains usages — telle la lecture du Monde diplomatique. L’accumulation des objections à la lecture sur écran oppose un démenti cinglant à la stratégie de bascule numérique adoptée par les éditeurs de presse depuis la fin des années 2000, au nom d’un principe idéaliste : « Ce sont les mots, les images, les idées, les notions et le contenu que nous produisons qui importent, et non le support sur lequel ils sont véhiculés », expliquait dès 2000 Daniel Okrent, une figure du New York Times. Mais les usages sociaux d’un médium ne se réduisent pas au message. Ouvrir un journal comme le nôtre à la terrasse d’un café, recevoir le sourire complice d’un voisin dans un train, laisser traîner un exemplaire dans un lieu public ou le brandir dans un cortège : ces gestes, ces engagements ne s’envisagent pas sous une forme dématérialisée.

C’est peut-être que le papier ouvre un imaginaire infiniment plus profond que la simple fonction de support d’écriture. Le journal imprimé symbolise la reconquête de la curiosité, la maîtrise de notre concentration, une disposition à « se hâter lentement », une résistance au vol des informations personnelles et aux effractions de la vie privée qu’implique en régime de marché l’usage des appareils connectés. À l’ère de l’information algorithmique, le papier ne contrôle pas son lecteur, ne capture pas son temps, ne pirate pas ses émotions. Il ne se fraye pas un chemin statistique à contre-courant de notre volonté : il exige au contraire un effort, la manipulation de sa maquette demande parfois même quelques contorsions. Quand sa lecture inspire une idée, une analogie, une mise en perspective, une colère, une action, on le pose, on s’arrête, on réfléchit. C’est le support d’une souveraineté recouvrée sur les objets de notre attention et, partant, de nos mobilisations. Ainsi l’éloge du papier ne traduit-il pas une réaction conservatrice, mais un mouvement rationnel et une nécessité politique.

(…)

Le Monde diplomatique n°862 – 73e année – Janvier 2026

https://www.monde-diplomatique.fr/2026/01/BREVILLE/69172

1 Voici le message qui s’affiche automatiquement sur votre écran quand vous consultez un article (dont celui-ci car probablement jugé trop long par la machine !) : « Il s’agit d’un long document. Gagnez du temps en lisant un résumé à l’aide de l’assistant IA. » Publicité pour l’assistant Adobe IA

(Nous nous sommes permis le caractère gras pour souligner en quoi les points forts de cette analyse rejoignent la nôtre)