
La 5G est un marqueur et accélérateur d’un monde du tout-numérique et tout-connecté qui est un « fait social total » comme l’énoncent les sociologues1. Au-delà d’une technologie imposée et très discutable, il s’agit d’un vrai choix de civilisation.
Bien plus que prendre parti « pour » ou « contre », il s’agit de TOUT mettre sur la table de la discussion quant aux réels enjeux, avantages et risques potentiels qu’une « innovation technologique » peut socialement, écologiquement et mondialement susciter2. Il serait très difficile, si dégâts il y avait, de revenir en arrière – nous en avons l’expérience du passé – dans des sociétés et une civilisation mondiale déjà bien malades et dangereusement conflictuelles, sur une planète tout aussi malade de nos excès, notoirement dus à notre civilisation industrielle. C’est donc, plus que jamais, le moment de faire le point en toute conscience sur les enjeux soulevés à un moment-clé où le technoscientisme positiviste s’écarte de plus en plus de la science du vivant et de l’espace dans une démocratie représentative qui a perdu la confiance citoyenne car gangrenée par le poids accru des lobbies industriels sur le politique.
Ajoutons les bruits de bottes à nos frontières, notamment en Ukraine, préparant des guerres qui sont les bancs d’essais d’armes numériques les plus perfectionnées, comme la guerre d’Espagne le fut en son temps avec les armes de l’époque pour les puissances belligérantes.
La 5G, avec son monde de milliers d’objets connectés, de Big Data glouton, de voitures autonomes, d’appareillages numériques multipliés, ne va pas dans le sens de l’exigence de sobriété énergétique et du tri sélectif électronumérique, voire de dénumérisation sectorielle à envisager très sérieusement (tout n’étant pas automatiquement numérisable), auxquelles nous sommes désormais obligés avec l’urgence climatique et l’extractivisme minier insoutenable : « le déploiement de la 5G est à remettre dans le contexte d’une croissance exponentielle des usages numériques dont les effets sur le climat sont maintenant notoires. Alors que l’urgence commande de limiter drastiquement nos usages numériques, la 5G nous éloigne à toute vitesse de cet objectif »3.
Comment ne pas voir que l’intensification des systèmes invasifs, « pervasifs », électronumériques, fortement encouragés comme une solution magique au nom d’un sacro-saint « Progrès » en perte de sens civilisationnel complet – devenu technique ou technoscientiste – ne va pas aujourd’hui dans le sens de nos libertés fondamentales, du bien-être et de la justice sociale comme de notre santé, loin de là, et va à contre-sens d’une impérative « transition » écologique et énergétique raisonnée1. Quand finira-t-on par dresser un bilan lucide des vingt à trente dernières années de notre fameuse « révolution numérique » avec ses réelles avancées sociétales, mais aussi sa part d’ombre ouvrant un spectre de plus en plus large, du liberticide à l’écocide ?
Nous sommes à un moment-charnière de notre civilisation occidentale mondialisée. La révolution numérique a, dans un premier temps, ouvert « l’accès » pour un grand nombre à l’échange communicationnel et la richesse d’information.
Mais comme l’analyse le philosophe Éric Sadin, nous sommes parvenus à un moment inquiétant de bascule, en train d’atteindre le stade de la Vérité prédictive instantanée par l’intelligence artificielle (la fameuse IA générative)1. Son efficacité accélérée suscite la fascination « faustienne » d’un trop grand nombre d’intellectuels et de quasiment tous les médias pour l’hyper-rationalisation technique de nos sociétés de plus en plus sophistiquées et par là fragilisées, sans parler du trans-humanisme qui en est l’horizon inévitable (Elon Musk en étant le parangon) : « contrairement à la 4G, la 5G va changer notre nature. Ce n’est rien de moins que la colonisation de l’homme par la machine »2. Les possibilités d’un contrôle total des populations par l’imposition du tout-connecté et le traçage de tout et de tous par les appareils électronumériques se profilent dangereusement, que ce soit déjà réalisé en Chine comme en cours dans ce qu’il reste de l’État de droit dans nos démocraties occidentales3. La 5G (mais est annoncée déjà la 6G théoriquement 100 fois plus rapide…) va accélérer le traçage humain déjà bien amorcé, comme on l’a déjà fait pour les marchandises et les animaux, et la généralisation du QR Code va l’amplifier4.Comment ne pas voir que les mondes d’Huxley et d’Orwell de transhumanisme et de contrôle total des populations sont déjà là et que, en ne réagissant pas, nous contribuons tous, peu ou prou, individuellement et collectivement, à notre « servitude volontaire »5.
Voyons-nous les coulisses réelles, bien matérielles, derrière l’infrastructure de ces systèmes réticulaires, tentaculaires, énergivores6 ? Mesurons-nous toute l’étendue de ses conséquences dévastatrices et l’extrême fragilité à laquelle tous ces systèmes techniques nous exposent ?
Nous n’avons jamais autant retiré de ressources et minerais de la terre qu’en 2022 jusque vers l’épuisement et nous allons accroître l’extractivisme fossileen raison de la prolifération des appareillages et systèmes numériques7.Est-ce raisonnable ? Bien sûr que non.
Il ne peut exister de « mines propres » malgré les miracles toujours annoncés du « solutionnisme technologique »8, ce que démontrent de façon irréfutable Guillaume Pitron, Gauthier Roussilhe, Philippe Bihouix, Célia Izoard, Aurore Stephant, entre autres. Cette dernière, ingénieure géologue minier, nous en fait une limpide démonstration et résume : « on ment aux jeunes générations. On leur fait croire qu’ils peuvent vivre dans un monde virtuel, hyper-numérisé avec beaucoup d’écrans. C’est complètement faux. À cause des externalités, c’est un drame humain et environnemental. Il faut arrêter de leur faire croire que c’est l’avenir. C’est tout sauf l’avenir, c’est la destruction assurée. Plus vous verrez d’écrans, d’appareils numériques, de choses automatisées, de data centers, plus vous verrez derrière tout ça des amoncellements de déchets miniers, d’eau contaminée. C’est inévitable »1. Et de lancer un appel hérétique et de lèse-majesté : « il faut dénumériser la société »2.
Tout en continuant à massacrer nos forêts, polluer nos océans avec les dérivés du pétrole et autres substances toxiques, allons-nous en plus saccager les océans pour y chercher les métaux de nos outils numériques, abîmer l’espace pour aller y faire de l’exploration minière ? Nous aurons ainsi tout détruit par notre prédation, notre hubris démesurée en creusant partout où il se peut, et laisserons à nos enfants une planète dévastée, de la terre jusqu’au ciel en passant par nos océans3.
Au lieu de foncer davantage dans l’impasse, le mieux ne serait-il pas alors de réduire drastiquement nos usages électronumériques au lieu d’ouvrir des mines chez nous pour encourager la gabegie métallique et l’ébriété énergétique4 ? Car les mines ne seront pas acceptées par les populations qui ont été débarrassées de celles de l’ancien monde5. Le retour des mines chez nous ou comment surajouter une pollution à une autre, une aliénation à une autre, nous enfermer dans l’économie d’un cercle vicieux sociétalement et écologiquement irresponsable et insoutenable – ladite « économie circulaire » tant vantée n’étant le plus souvent qu’un serpent pollueur à anneaux multiples imbriqués qui se mord une queue déjà bien polluée.
On nous parle d’une dette énorme que nous léguerions à nos enfants. Mais une dette, cela s’efface. Pas des montagnes de déchets miniers et de toutes sortes qui deviendront vite himalayennes avec nos usages électronumériques accrus. De ça, ils ne nous remercieront pas.
Si le monde du numérique est un monde de pollution et de saccage insensés, d’extraction fossile énergivore accablante, que dire de son recyclage ? Les experts lucides nous préviennent que très peu est recyclable et quand c’est possible, ce n’est qu’en faible quantité, exigeant beaucoup d’eau, d’énergie et de substances chimiques6. Tout le reste part à la décharge, à Accra ou ailleurs, toujours loin de nos yeux et de notre bonne conscience.
Nos jocrisses et chantres de la Cause numérique osent faire la chasse au papier au nom de la sobriété écologique et pour le bien de notre planète. Leurs intérêts ne vont pas dans le sens de notre intérêt écologique et citoyen, de sobriété durable et responsable – au contraire.
Pourtant, les mêmes nous disent qu’il faut arrêter la bétonisation des sols ; ils se risquent même à prévoir la création de forêts primaires et secondaires en tenant compte des erreurs du passé ; on entend qu’il faut préserver ce qu’il reste des agents de l’Office national des forêts que les gouvernements successifs ont décimés autant que les arbres qu’ils sont chargés de surveiller et soigner. À la différence du numérique, le papier est une ressource renouvelable et aisément recyclable. Donc potentiellement durable et d’un avenir respectueux de notre environnement si cela est bien géré. Le diktat du numérique fourmi versus le papier cigale est une intox ou infox propagée un peu partout de façon intellectuellement et moralement malhonnête.
Éduquer nos enfants à la citoyenneté environnementale mondiale, à la citoyenneté tout court, consiste à dénumériser en urgence l’éducation dès le plus jeune âge, mettre en garde notre jeunesse et ses parents contre les prothèses numériques addictives que sont les smartphones et tablettes. 1.Ce sont les vecteurs centraux vers lesquels convergent tous les dommages sociétaux, liberticides, psychologiques et sanitaires du numérique. Il faut au plus vite faire retour au livre ou au manuel scolaire papier (pas besoin de batterie). Car ils se recyclent physiquement et, sur le plan éducatif, peuvent avoir une deuxième vie auprès d’associations ou de pays plus pauvres, par exemple à Accra ou dans les territoires des autochtones (ou peuples dits « premiers ») ravagés par les profits miniers colossaux pour notre confort numérique.
Voici ce qu’il faut enseigner dans les écoles : le livre et le papier sont les supports de nos civilisations millénaires. Le livre fait que l’élève mémorise mieux et le distrait moins, de nombreuses études le démontrent. Il enregistre les informations à son propre rythme. Ce support étant distinct des écrans qui l’entourent partout dans son environnement, le livre est donc un objet à part qui facilite la concentration et l’apprentissage. Il faut donc le « sanctuariser » en montrant qu’il est écologiquement moins polluant, plus respectueux de l’environnement, et moins énergivore que tout écran et objet numérique.
Gaspille-t-on plus de papier qu’on n’en économise avec le numérique et est-il moins écologique que lui ? Rien de plus faux, c’est tout le contraire. Le papier a pour principal avantage d’êtrelargement recyclé, faisant de son marché l’un des plus faibles émetteurs de gaz à effet de serre. L’industrie papetière française utilise comme matière première des papiers et cartons récupérés qui sont recyclés à 64 % ; la fibre de papier peut être recyclée jusqu’à six fois. Pour produire 200 kg de papier, l’industrie papetière n’a besoin que de 500 kWh, ce qui revient à allumer un ordinateur pendant un mois.
Et il n’y a pas que le bois pour fabriquer du papier. Il existe une bonne dizaine de solutions autres que le bois pour en produire. Des végétaux, le réemploi de chiffons etc. doivent être réhabilités afin que soit réinventé ce support d’un savoir ancestral civilisateur qu’est le papier. Face à l’usage déraisonnable et exponentiel des appareillages électronumériques, développons les usages low tech de ré-humanisation de nos sociétés que sont celui du livre et celui raisonné du papier.
(….)
Bernard Neau, écrivain-photographe, extrait de l’article (sans les notes) : « L’impasse – les risques civilisationnels du totalitarisme électronumérique » in revue Illusio, Totalitaire, n° 20, avril 2023 – © revue Illusio, Caen, 2023.

