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DATA CENTERS – Reporterre : Data centers, un immense gâchis de chaleur

Par Erwan Manac’h pour Reporterre, 10 avril 2025

Les data centers se multiplient pour répondre aux besoins de l’IA. Énergivores, ils produisent une quantité de chaleur colossale qui pourrait être récupérée, mais rien n’est fait.

Aux abords des villes, les data centers poussent comme des champignons. La France compte déjà 300 de ces entrepôts où s’alignent des serveurs informatiques. Et ce nombre va encore grandir : le gouvernement vient d’annoncer 35 nouveaux projets de centres et le projet de loi Simplification, examiné à l’Assemblée nationale jusqu’au vendredi 11 avril, doit modifier le Code de l’urbanisme pour donner les coudées franches au secteur : délais de consultation raccourcis, dérogations environnementales, communes écartées de la rédaction des plans d’urbanisme… L’État pourra passer en force sur les projets de data centers, qui seront estampillés « d’intérêt national majeur ».

La tendance est au gigantisme

Cette multiplication, qui vise à répondre aux besoins de l’intelligence artificielle, est d’autant plus problématique que la tendance est au gigantisme : « Il n’est plus rare de recevoir des demandes à hauteur de 100 à 200 mégawatts [MW], soit l’équivalent de la consommation électrique de villes comme Rouen ou Bordeaux », écrivait le gestionnaire du réseau d’électricité (RTE) en décembre 2024.

Une croissance accueillie avec enthousiasme par la France, qui se positionne en nouvel eldorado numérique, à l’heure où des villes comme Amsterdam ou Dublin, terres d’accueil de nombreux data centers, décrètent des moratoires pour ne pas fragiliser leur système électrique [1].

Ces énormes structures ont besoin d’être maintenues à une température constante, autour de 30 °C. Les systèmes de refroidissement déployés captent donc une quantité colossale de chaleur, dite « fatale », qui se dissipe largement dans la nature. Elle pourrait pourtant être récupérée et utilisée pour, notamment, le chauffage de l’eau et des bâtiments, lorsque les centres se situent à proximité d’une usine ou d’une zone urbaine.


Alimentés à 38 % par de l’énergie fossile

En Île-de-France, les data centers installés ou en projet depuis quatre ans auraient pu alimenter en chaleur au minimum un million de logements, estime l’autorité environnementale d’Île-de-France, chargée d’analyser la plupart de ces projets.

Quant aux 35 nouveaux data centers en projet, ils « vont générer plus de 100 terawattheure [TWh] de chaleur par an, soit 2,5 fois les besoins en chauffage de tous les logements du Grand Paris », dit Benjamin Fremaux, président de l’entreprise Idex, spécialisée dans le secteur, dans une tribune publiée dans Les Echos le 24 mars.

Pour la transition énergétique, cette source potentielle de chaleur décarbonée n’est pas un détail : 47 % des consommations énergétiques françaises et 18 % des émissions nationales de gaz à effet de serre sont dues à la gestion des bâtiments, principalement à cause des besoins en chauffage. Les réseaux de chaleur de ville, maillages de tuyaux servant à transporter de l’eau chaude au pied des immeubles, apportent à 2,7 millions de logements un chauffage bon marché, mais ils turbinent encore aujourd’hui à partir de 38 % d’énergie fossile, principalement du gaz.

Une carte des data centers a été élaborée par les contributeurs d’OpenStreetMap, notamment dans le cadre d’une enquête très documentée de la Quadrature du net, sur les bases des informations du cadastre et des données disponible sur Dcmag. OpenStreetMap

Hormis quelques rares projets montés en exemple, à grand renfort de communication, ceux qui voient le jour en France continuent d’ignorer cette déperdition d’énergie. Pourtant, la loi oblige depuis 2021 les industriels à fournir, avec toute demande d’ouverture d’un centre de données, une étude sur la possibilité de récupérer la chaleur fatale. « Cette obligation est uniquement déclarative. Les constructeurs promeuvent des choses intéressantes sur le papier, mais, dans les faits, ça n’est jamais réalisé », constate Philippe Schmit, président de l’autorité environnementale d’Île-de-France.

« Historiquement, l’environnement n’était pas une préoccupation première pour l’industrie du numérique »

À Marcoussis, dans l’Essonne, le site Data 4 héberge une vingtaine de data centers et une extension est à l’étude, avec 60 MW de puissance, 48 nouveaux groupes électrogènes qui pourront être activés en cas de panne électrique, pour un total de 87 cuves et 3,8 millions de litres de fioul enterrés — avec un risque de pollution atmosphérique ignorée — et aucun projet de réemploi de la chaleur fatale. L’autorité environnementale a explicitement demandé en 2023 au préfet de n’autoriser ce projet qu’à condition que la chaleur soit récupérée, « pour faire cesser ce gaspillage ». Mais son avis a été ignoré.

Modélisation aérienne du site Data 4 et du projet d’extension, extraitde l’étude d’impact reproduit par l’autorité environnementale d’Île-de-France.

« Ce n’est pas simple. Historiquement, l’environnement n’était pas une préoccupation première pour l’industrie du numérique, même si les choses ont un peu changé », dit Laurent Monnet, adjoint au maire de Saint-Denis, ville montrée en exemple grâce à sa piscine olympique, sortie de terre en 2024, chauffée par la chaleur d’un data center.

Les obstacles sont nombreux. Les data centers sont souvent éloignés des centres urbains, où le foncier est le plus cher. Or, la chaleur est difficile à faire voyager dans des tuyaux. Il existe quatre méthodes de refroidissement, qui ne permettent pas toutes une récupération de la chaleur, et le liquide qui sort des vieux data centers n’est pas suffisamment chaud pour alimenter un réseau urbain (autour de 30 °C). Il faut donc prévoir une mini-centrale pour « rehausser » sa température, ce qui coûte cher et nécessite d’être prévu dès la construction du centre.

Un défi technique qui doit être anticipé

L’opération, in fine, n’est pas lucrative pour les industriels. « La chaleur est un déchet. Si vous arrivez à la vendre, c’est bien pour votre bilan environnemental, mais ce n’est pas ça qui va consolider votre business model. Il n’y a pas de bâtiment construit qui soit plus cher qu’un data center », note Philippe Luce, consultant spécialisé et animateur de Data centers en transition, un groupe de réflexion qui réunit des exploitants et des équipementiers. Pour l’heure, dans les rares cas où elle est récupérée, la chaleur est d’ailleurs souvent offerte gratuitement par les data centers.

Les choses évoluent néanmoins, souligne le consultant. « La puissance électrique par mètre carré est deux à trois fois plus importante avec la nouvelle génération de data centers. Les machines dissipent une chaleur plus élevée, jusqu’à 60 °C, ce qui ouvre davantage de possibilités de récupération », dit Philippe Luce. Avec les nouvelles normes de construction « haute qualité environnementale », les bâtiments peuvent aussi être chauffés avec de l’eau moins chaude.

« Les collectivités doivent mettre les data centers là où ils peuvent être utiles et ne plus repousser plus loin ce qui les embête »

Du côté des collectivités, la synchronisation des calendriers reste un véritable casse-tête, puisque les centres de données entrent très progressivement en activité. La chaleur n’est donc pas immédiatement disponible, ce qui nécessite une autre source, temporaire, pour le bâtiment raccordé.

Tout est donc affaire d’anticipation. À Wissous (Essonne), un sous-traitant d’Amazon veut construire un des plus gros data centers de France. Capacité totale : 100 MW, soit la consommation électrique d’une ville de 60 000 habitants. Sa chaleur fatale ne sera pas récupérée, faute de réseau de chaleur à proximité et de moyens financiers à la ville pour en construire un.

« Il y a avait pourtant des endroits proches d’un réseau de chaleur où nous aurions pu installer ce data center, constate Jean-Luc Touly, élus divers gauche d’opposition. Ils ne peuvent pas s’installer n’importe où. C’est d’ailleurs ce que prévoit la loi de 2021, malheureusement avec des dérogations qui la rendent inapplicable. » Avec l’association Wissous notre ville, il réclame le déménagement du site et compte déposer jeudi 10 avril un recours administratif contre ce projet.

Vers un triplement de la consommation des data centers

Plusieurs associations citoyennes militant sur les conséquences des technologies, dont la Quadrature du net, ont lancé une mobilisation nationale contre le projet de loi Simplification et pour réclamer un moratoire de deux ans « le temps qu’un débat public puisse se tenir sur la manière de les encadrer ».

En Seine-Saint-Denis, les nombreux data centers (points bleus) ne sont pas installés à proximité direct des réseaux de chaleur (traits verts et violets), comme le montre la carte mise à disposition par le réseau France chaleur.

« Les projets doivent être intégrés dans une vision de la ville. Les collectivités doivent décider de mettre les data centers là où ils peuvent être utiles et ne plus repousser plus loin ce qui les embête », plaide Laurent Monnet [2]. Sauf que les maires n’ont pas intérêt à être trop regardants et risquer de chiffonner les promoteurs : les retombées fiscales de tels mastodontes numériques sont importantes [3].

« Quand on dit que les data center représentent 2 % de la consommation électrique française, les gens ne s’inquiètent pas trop. Mais il faut bien voir qu’il y a une énorme concentration spatiale. Certains territoires deviennent stratégiques et sont particulièrement exposés à leur impact », déplore Cécile Diguet, urbaniste au studio Degel, missionné par l’Ademe pour un travail de projection à l’horizon 2060, qui devrait être publié à l’automne.

Sortir de ce grand gâchis reste un enjeu considérable. RTE table sur un triplement de la consommation d’électricité des data centers. D’ici à 2035, elle pourrait représenter 4 % de la consommation électrique française (entre 23 et 28 TWh). Une pression considérable, au moment même où, pour décarboner l’économie, de nombreux secteurs vont devoir à leur tour passer à l’électrique.

Notes

[1] En 2023, les data centers ont représenté 21 % de la demande électrique de l’Irlande, selon le Ireland’s Central Statistics Office.

[2] L’Ademe a publié un cahier technique listant les bonnes pratiques, à l’attention notamment des élus locaux. Elle préconise notamment que l’emplacement des data center soit publié en avance dans le plan d’urbanisme, pour offrir à une usine ou un immeuble la possibilité de s’emboîter pour en utiliser la chaleur.

[3] Le data center de taille intermédiaire d’Equinix de 14 MW et 10 000 m² à Pantin et Bobigny (Seine-Saint-Denis) a généré sur trois ans depuis sa création 2,4 millions d’euros de retombées fiscales, estime l’Ademe. https://reporterre.net/Data-centers-un-immense-gachis-de-chaleur