

7 février 2025
Ce texte est le manifeste fondateur de « Hiatus », une coalition d’organisations de la société civile française aux profils variés, qui entend s’opposer au déploiement massif et généralisé de l’intelligence artificielle (IA). En amont du sommet sur l’IA organisé par la France les 10 et 11 février 2025, le lancement de Hiatus vise à dénoncer la mise sous tutelle des politiques publiques par l’industrie technologique, ainsi que les conséquences humaines et environnementales de l’IA. Dans les mois à venir, des actions communes seront menées afin de traduire ce manifeste en actions concrètes.
Le déploiement massif de l’intelligence artificielle est devenu une priorité politique. Prolongeant la rhétorique qui accompagne l’informatisation depuis plus d’un demi-siècle, les promesses abondent pour conférer à l’IA des vertus révolutionnaires et imposer l’idée que, moyennant la prise en compte de certains risques, elle serait nécessairement un vecteur de progrès. La société tout entière est appelée à s’adapter à ce nouveau mot à la mode industriel et technocratique. Dans toutes les administrations publiques, l’IA est vouée à proliférer, au prix d’une dépendance technologique accrue. Dans le secteur privé, les managers réclament l’IA pour « optimiser » le travail. Dans nos foyers, au nom du confort et d’une course effrénée à la productivité, on nous pousse à l’adopter.
Pourtant, sans préjuger de certaines applications spécifiques et de la possibilité qu’elles puissent servir l’intérêt général, comment ignorer que ces innovations ont été rendues possibles par une formidable accumulation de données, de capitaux et de ressources sous l’égide des multinationales technologiques et du complexe militaro-industriel ? Que, pour réussir, elles nécessitent entre autres une démultiplication de la puissance des puces informatiques et des centres de données, ce qui se traduit par une intensification de l’extraction des matières premières et de l’utilisation des ressources en eau et en énergie ?
Comment pouvons-nous ignorer que, en tant que paradigme industriel, l’IA a déjà des conséquences désastreuses ? Qu’en pratique, elle intensifie l’exploitation des travailleurs impliqués dans le développement et la maintenance de ses infrastructures, notamment dans les pays du Sud, où elle perpétue des dynamiques néocoloniales ? Qu’en aval, elle est le plus souvent imposée sans réelle considération de ses impacts néfastes sur les droits humains et de l’exacerbation des discriminations fondées sur le genre, la classe ou l’origine ethnique ? Que, de l’agriculture aux arts et à de nombreux autres secteurs professionnels, elle amplifie le processus de déqualification et de dépossession des outils de travail, tout en renforçant le contrôle managérial ? Que, dans les administrations publiques, elle agit de concert avec des politiques d’austérité qui sapent la justice socio-économique ? Que la délégation croissante de fonctions sociales cruciales aux systèmes d’IA, par exemple dans les domaines de la santé ou de l’éducation, risque d’avoir des conséquences anthropologiques, sanitaires et sociales majeures dont nous n’avons aujourd’hui aucune conscience ?
Au lieu de s’attaquer à ces problèmes, les politiques publiques en France et en Europe semblent aujourd’hui essentiellement conçues pour soutenir la course effrénée vers l’IA. C’est particulièrement vrai pour la loi européenne sur l’IA, présentée comme une réglementation efficace alors qu’elle vise avant tout à promouvoir un marché florissant. Pour justifier cet aveuglement et faire taire les critiques, l’argument de la compétition géopolitique est le plus souvent invoqué. Rapport après rapport, l’IA est dépeinte comme le tremplin d’un nouveau cycle d’expansion capitaliste, avec des appels répétés à inonder le secteur de fonds publics afin de maintenir l’Europe dans la course face aux États-Unis et à la Chine.
Ces politiques sont absurdes, car il semble improbable que l’Europe rattrape un jour son retard, et la course à l’IA est probablement déjà perdue. Mais surtout, elles sont dangereuses car, loin d’être la technologie salvatrice promise par ses promoteurs, l’IA accélère au contraire la catastrophe écologique, renforce les injustices et aggrave la concentration des pouvoirs. Elle est de plus en plus instrumentalisée au service de projets autoritaires et impérialistes. Non seulement le paradigme actuel nous enferme dans une course technologique insoutenable, mais il nous empêche également d’élaborer des politiques d’émancipation en phase avec les enjeux écologiques.
La prolifération de l’IA peut sembler inévitable. Pourtant, nous ne voulons pas baisser les bras. Face à la stratégie du fait accompli, face aux arguments fallacieux qui imposent et légitiment son déploiement, nous exigeons un contrôle démocratique de cette technologie et une limitation drastique de ses usages, afin que les droits humains, sociaux et environnementaux prévalent.

