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De la Bêtise artificielle

« Loin de l’âge des machines spirituelles, c’est donc une nouvelle phase du capitalisme computationnel qui s’annonce aujourd’hui, avec son lot d’automatisation, de prolétarisation, d’exploitation,1 d’extractivisme et de pollution.2 Le secteur industriel de l’intelligence artificielle implique une concentration de capitaux sans précédent. Seuls les géants du numérique peuvent injecter des milliards dans le développement des processeurs graphiques spécialisés, dans les puissances de calcul, les services de cloud et la collecte d’énormes volumes de données nécessaires à l’entraînement des modèles. Ces entreprises intègrent ensuite leurs systèmes d’IA à tous leurs services et les imposent ainsi aux populations. Quelques entrepreneurs américains exercent ainsi un pouvoir omniprésent sur des millions de citoyens transformés en usagers, qui dépendent de ces produits numériques dans toutes les sphères de leur vie – publique, professionnelle, sociale, domestique, privée. Quoique vous vouliez faire, “il existe une application pour cela”, rappelle le slogan d’Apple, d’autant plus vrai avec l’intelligence artificielle, qui fournit des poèmes, des théorèmes ou des recettes de cuisine (tout comme des logiciels de reconnaissance faciale et des armes automatiques). La fable des machines spirituelles sert à hypnotiser les esprits pour masquer l’accélération industrielle, la guerre économique et les impérialismes technologiques qui se profilent à l’horizon de la contre-révolution numérique.

De ce point de vue, les systèmes algorithmiques correspondent moins à l’avènement d’une conscience artificielle qu’à une transformation des milieux industriels, dont il convient d’interroger les enjeux, pour les individus comme pour les sociétés. Si les machines computationnelles n’automatisent plus seulement les savoir-faire, mais aussi les savoir-penser, si les industries numériques n’exploitent plus seulement les ressources naturelles ou matérielles mais aussi les ressources symboliques et culturelles, alors la mutation en cours n’est pas seulement technologique et industrielle, mais aussi bien anthropologique ou civilisationnelle. »

Anne Alombert, De la bêtise artificielle, Allia (2025) – extrait pp. 28-29 Chap. : « La face cachée de l’IA : machines spirituelles ou capitalisme computationnel ? »

1 Voir sur le site : « Une prolétarisation néo-coloniale cachée : Les travailleurs du clic ».

2 Voir sur le site : « RD Congo : l’industrie numérique alimente les conflits et la violation des droits humains » et dans la bibliographie : Fabien Lebrun, Barbarie numérique, L’Échappée ; Célia Izoard, La ruée minière au XXI° siècle, Seuil/ Écocène.