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Les Systèmes Inéquitables Numériques (SIN)


par Chantal Enguehard (1, 2) , Anaïs Danet (3)

1 LS2N – Laboratoire des Sciences du Numérique de Nantes
2 LS2N – équipe TALN – Traitement Automatique du Langage Naturel
3 URCA – Université de Reims Champagne-Ardenne

https://hal-lirmm.ccsd.cnrs.fr/UNAM/hal-02434239v1

(document téléchargeable)

Conclusion

Malgré la confiance aveugle qui est accordée aux systèmes numériques, il est nécessaire aujourd’hui d’admettre qu’ils dysfonctionnent parfois. Cette première observation se heurte toutefois à l’idée reçue par nombre de personnes non informaticiennes selon laquelle les systèmes numériques sont quasiment infaillibles. Différentes mesures peuvent être déployées pour que des utilisateurs confrontés à des dysfonctionnements numériques ne soient pas, en sus, accusés de diverses infractions comme la fraude ou le vol.

Éduquer les magistrats et avocats quant au fonctionnement et aux fragilités des programmes informatiques serait certainement souhaitable. Mais une double formation, à la fois au droit et à l’informatique, nécessiterait des doubles cursus et donc un allongement des études ou une densification des enseignements, ce qui paraît difficilement généralisable. De plus, les juristes déjà en activité ne bénéficieraient pas de ces nouveaux savoirs. Cette voie ne semble donc pas praticable. En revanche il serait possible de doter les logiciels de nouvelles fonctionnalités permettant d’appréhender l’étendue des dysfonctionnements : effectuer des mesures quantitatives des pannes, donner la possibilité aux utilisateurs de signaler des dysfonctionnements. L’existence même de ces fonctionnalités tendrait à modifier l’a priori du grand public (et donc des juristes) quant à la perfection des systèmes numériques. La mise en œuvre de telles disposition doit être initiée dès la conception des systèmes numériques. Cette démarche nécessite donc une nouvelle approche intellectuelle : il s’agit, en amont, d’imaginer différents scénarios de panne et d’estimer dans quelle mesure les utilisateurs peuvent en être les victimes.

Les systèmes numériques qui existent déjà et qui ne sont pas dotés de telles capacités, devraient pouvoir être identifiés et, pourquoi pas ?, classés en fonction des risques encourus par les utilisateurs et du caractère obligatoire ou optionnel de leur usage. En effet, s’il est possible de se priver d’une bicyclette en libre-service, il est plus difficile de renoncer aux droits sociaux ou aux services de pôle emploi pour lesquels les interactions avec des dispositifs numériques sont imposés. Il apparaît donc nécessaire de développer une grille d’analyse des systèmes informatiques existants afin de révéler les risques encourus par les utilisateurs pour, éventuellement, tenter d’y remédier par des corrections informatiques.

Nous avons bien conscience que ces réflexions s’inscrivent dans une réflexion éthique (il s’agit de protéger l’utilisateur qui est la partie juridiquement faible) qui peut sembler contradictoire avec le discours promotionnel et mélioratif qui accompagne actuellement le développement du numérique. Toutefois, les utilisateurs, maintenant nombreux avec la généralisation des ordiphones, accumulent des expériences : le temps passant, les constats de dysfonctionnements du numérique deviennent courants. Cette meilleure perception des fragilités du numérique peut engendrer une moindre acceptabilité des discours promotionnels. A contrario, les utilisateurs pourraient d’autant plus apprécier des dispositifs qui prennent en compte leur expérience réelle et leurs intérêts. Ces qualités éthiques pourraient être mises en avant et devenir de nouveaux arguments promotionnels.